Coupe du monde 2018: «Le hasard, c’est une carte de vie», on a tenté de théoriser la fameuse «chatte à DD»

FOOTBALL Ou comment découvrir que la chance, ce n’est pas du hasard…

Nicolas Camus

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Didier Deschamps après la victoire des Bleus face à l'Allemagne, le 8 juillet 2016.
Didier Deschamps après la victoire des Bleus face à l'Allemagne, le 8 juillet 2016. — AFP
  • Le tirage au sort des poules de la Coupe du monde 2018 a lieu vendredi à Moscou.
  • La France y est tête de série et peut espérer un tirage clément.
  • Ce sera aussi une histoire de chance, et à ce petit jeu on peut compter évidemment compter sur la fameuse « chatte à DD ».
  • Voilà l’occasion de s’intéresser de plus près à cette légende, avec l’aide d’un spécialiste en la matière.

On espère de tout cœur qu’elle sera bien là, aux alentours de 16 heures, à Moscou, pour poser sa patte sur le tirage au sort de la Coupe du monde 2018. C’est qu’on en aurait bien besoin, malgré le statut de tête de série, pour s’en tirer, par exemple, avec la Suisse, l’Iran et le Panama plutôt que l’Espagne, le Costa Rica et le Nigeria. « Elle », c’est bien sûr la fameuse «chatte à DD», une expression un peu puérile et qui contredit les règles de la bienséance, mais fait désormais partie du langage commun des amateurs de foot.

La chatte, la choune, la chance, appelez ça comme vous voulez finalement, ça ne change en rien l’objet d’étude qui nous intéresse donc : la légendaire baraka de Didier Deschamps. Le sélectionneur de l’équipe de France serait l’heureux bénéficiaire depuis le début de sa carrière de joueur et surtout d’entraîneur du petit coup de pouce qui va bien à chaque fois qu’il en a besoin. « Didier a toujours eu de la chance. Je me demande d’ailleurs si quand il est né, il n’est pas tombé dans un bénitier », disait d’ailleurs à son sujet Michel Platini.

Les faits reprochés ? On liste ça pèle mêle :

  • Faire partie de la seule équipe française à avoir jamais gagné la C1 (1993).
  • Être un contemporain de Zidane alors qu’on n’a pas de talent particulier (1994-2000, équipe de France et Juventus).
  • Avoir participé à l’un des plus beaux retournements de l’histoire des grandes finales (Euro-2000).
  • Des joueurs qui font la saison de leur vie pour atteindre la finale de la Ligue des champions (Monaco 2004).
  • Un contrôle du dos de Brandao pour se qualifier pour les quarts de la même compétition (OM 2012).
  • Un tirage cadeau, des buts en fin de match et une autoroute qui s’ouvre devant lui pour accéder à une finale à la maison (Euro-2016).
  • Un alignement des planètes improbable sur la dernière journée des qualifications pour le Mondial-2018 (Argentine et Portugal qui passent + victoire des Bleus sur la Biélorussie + défaites du pays de Galles, de la Suisse, du Chili et du Pérou) qui permet de gratter une place de tête de série.

« Evidence » pour certains, « mythe qui n’a pas de sens » pour d’autres, le sujet fait causer autant que marrer. L’intéressé en premier lieu. « Il rigole de ça, assurait son agent Jean-Pierre Bernès quelques mois avant le dernier Euro. Les gens qui réussissent ont souvent un peu de chance. Mais il faut la provoquer. La chance, c’est un petit paramètre important dans la vie d’un sélectionneur. Mais il ne faut pas uniquement souligner la chance dans la carrière de Deschamps. »

C’est vrai, et au-delà du cas Deschamps, parlez-en à votre coach mental à 250 euros de l’heure ou à votre pilier de bar favori, ils vous diront la même chose sur le sujet : « La chance, ça se provoque ». Ok, l’antienne est connue… Mais on n’aborde jamais la partie la plus intéressante : comment ?? C’est là qu’on est tombé sur Philippe Gabilliet, professeur de management à l’ESCP Europe et conférencier. Son credo : « la chance est une compétence, une compétence qui se travaille ».

Contacté par nos soins, l’auteur de « Construire sa chance » développe son propos. A l'écouter, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec notre DD national. « La chance, c’est la capacité à créer un environnement favorable, à gagner des concours de circonstances », pose notre spécialiste. Pour ça, il y a quatre éléments indispensables :

1- Un état d’esprit d’ouverture

« Quand on essaie d’analyser à quoi on reconnaît les personnalités chanceuses, on remarque d’abord que ce sont des gens attentifs, qui ont des antennes, une grande curiosité intellectuelle. Les chercheurs qui ont de la chance vont souvent être ceux qui vont explorer des voies abandonnées par les autres. Un homme politique qui a de la chance, a réfléchi à des logiques d’alliance que son entourage pensait inefficaces. En résumé, il a développé une hyper attention au possible ».

>> La théorie appliquée à DD : Il pourrait parfois leur faire davantage confiance sur le terrain (la défaite en Suède en juin dernier), mais le sélectionneur Deschamps n’a jamais rechigné à intégrer les (très) jeunes pousses dans son groupe. Griezmann juste avant la Coupe du monde 2014, Martial, Dembélé, Umtiti ou Mbappé ensuite… Ça n’a pas toujours été une aussi grande évidence que pour le dernier nommé. Les talents lui tombent dessus, certes, mais il sait les prendre comme il faut et les amener là où il en a envie.

«Arrêteeeeeez de me sortir des petits génies, je sais plus quoi en faire»
«Arrêteeeeeez de me sortir des petits génies, je sais plus quoi en faire» - FRANCK FIFE / AFP

Deuxième exemple, lors de sa période monégasque : après une première saison catastrophique, il a décidé d’écarter les tauliers italiens Simone et Panucci, alors que ses dirigeants souhaitaient reconstruire autour d’eux. Mais ils faisaient de l’ombre à son leadership et il a eu leur peau, faisant place nette pour les Giuly, Rothen, Evra, etc. Ça s’est terminé en finale de Ligue des champions deux ans plus tard.

2- Savoir recycler les aléas, qui sont la matière première de la chance

« Un chanceux est quelqu’un qui sait très bien recycler les phénomènes inattendus qui lui arrivent, qu’ils soient positifs ou négatifs. Quand un truc positif arrive par hasard, il saisit l’opportunité et capitalise dessus. Si c’est un pépin, une galère, un conflit, il va en faire quelque chose, le transformer en une situation nouvelle et avantageuse. Parfois, ce sera décalé dans le temps. Un accident arrive, on va se rendre compte au bout de quelques jours, quelques semaines ou quelques mois que le point de départ de la nouvelle situation positive dans laquelle on est, ça a été l’emmerdement initial.

Dans la vie, il y a les pros du plan, qui prévoient tout, mais qui ne sauront pas s’adapter s’il arrive un truc. Et il y a ceux qui ne vivent que dans l’improvisation. Le gagnant, le chanceux, est celui qui se base sur une ligne directrice mais qui reste capable de saisir les opportunités qui se présentent, voire de remettre en question tout une phase parce qu’un élément inattendu vient d’arriver ».

>> La théorie appliquée à DD : L’exemple le plus criant, c’est l’histoire de la sextape. Benzema était le centre névralgique de son secteur offensif, il l’avait dit et répété. L’écarter a d’abord été une contrainte, puis un vrai choix, au profit de l’équilibre du groupe. Pendant ce temps-là, il a installé Giroud, qui s’est montré plus que décisif ces deux dernières années, et fait de Griezmann son moteur.

«Alors, qu'est on a ?»
«Alors, qu'est on a ?» - SIPA et 20minutes

Si l’on remonte plus loin, on se souvient de la grave blessure de Shabani Nonda fin août 2003, à Monaco. DD s’est vite retourné en allant chercher Morientes, qui se morfondait sur le banc du Real. Le parcours européen complètement fou de l’ASM s’est en partie joué là.

3- Toujours avoir l’intention de faire quelque chose

« Le chanceux ne l’est pas par nature. Ce n’est pas un mec assis au milieu du désert et qui va attendre que quelqu’un passe le récupérer. La caractéristique du chanceux est qu’il est en mouvement vers un but. Il est en train de suivre quelque chose, il porte un truc à l’intérieur de lui-même, qu’il en ait conscience ou non. Vous appelez ça comme vous voulez, une ambition, une envie, un désir, une ligne directrice, un axe, mais il y a ce truc en eux autour duquel les événements aléatoires vont venir se positionner. Le mec qui n’a pas d’ambition et qui ne se passionne pour rien, il ne lui arrive jamais rien. Il ne rencontre jamais de personne intéressante, il ne tombe jamais sur un article contenant l’info qui va tout changer ».

>> La théorie appliquée à DD : « DD la gagne », ça vous dit quelque chose ? Ce surnom résume l’histoire de la vie du Bayonnais, plus gros palmarès du football français en tant que joueur et qui a ramené le titre de champion à l’OM en 2010, 18 ans après le dernier. Est-ce qu’il gagne parce qu’il a de la chance ou est-ce qu’il a de la chance parce qu’il a la gagne en lui ? Tous ceux qui l’ont côtoyé vous diront la réponse B.

Comment oublier cette séquence des Yeux dans les Bleus, à la mi-temps de France-Brésil… « On ne lâchera rien hein. Pas maintenant hein. On se met minable » (à 2’40 sur la vidéo).

Voilà aussi comment on gratte, pour ceux qui s’en rappellent, trois victoires dans les cinq dernières minutes en fin de saison 2009-2010 pour offrir le titre à l’OM.

4- La réciprocité

« La personne qui a beaucoup de chance, elle ne s’en rend même pas compte parfois mais elle est une chance pour les autres. Elle va donner leur chance à d’autres personnes par ses actions, elle va se faire rencontrer des gens, tomber sur des infos-clé qu’elle fera circuler. Cette phrase m’avait marqué : "La meilleure façon pour atteindre ses objectifs dans la vie, c’est d’aider les gens dont on a besoin, à atteindre les leurs". En aidant les autres, on crée les mécanismes de réciprocité qui font qu’à un moment, on va recevoir un mail, un coup de fil, on va croiser quelqu’un qui va nous proposer un truc. Il n’y a rien de magique là-dedans, on est juste des animaux à réciprocité ».

>> La théorie appliquée à DD : Vous avez déjà entendu quelqu’un avec du pouvoir dire du mal de Deschamps, vous ? Il est l’homme de réseau par excellence, son entourage est en béton armé. Certains critiquent parfois le style de ses équipes, mais ça n’a rien à voir avec ce que pouvait endurer Raymond Domenech et il n’a pas de conflit avec les anciens. Didier Deschamps sait aussi y faire avec les journalistes, ce qui lui permet de travailler sereinement. Il aurait pu, par exemple, se trouver en bien plus grande difficulté avec le piteux match nul à la maison contre le Luxembourg, en septembre.

« Le hasard, c’est une carte de vie. Des gens savent jouer avec, d’autres les crament »

La morale de tout ça, c’est que tout le monde baigne dans ce qu’on appelle les aléas. En permanence. Après, il y a ceux qui sauront en tirer profit de manière régulière et donneront l’impression d’être accompagnés par la chance, et les autres. « On ne peut pas déclencher le hasard. Le hasard, c’est une carte de vie. Des gens savent très bien jouer avec, d’autres, également très bien servis, les crament », résume Philippe Gabilliet.

C’est là qu’on se souvient des tirages au sort de 2002 (Sénégal, Uruguay et Danemark) et 2010 (Afrique du Sud comme tête de série [!!], Uruguay et Mexique). Les tirages les plus chanceux de l’histoire des Bleus ont accouché des plus grandes catastrophes. Alors quoi que nous réservent les mains innocentes qui officieront vendredi, c’est surtout dans la manière d’aborder les derniers mois de préparation qu’on comptera sur la vista de DD.

On laissera le mot de la fin à l’intéressé, habilement lancé sur le sujet lors de l’Euro avec une question du genre « Pensez-vous avoir un destin particulier avec ce maillot bleu ? ». Réponse : « Le destin, c’est le destin, même si on peut essayer de l’influencer. Je n’ai pas eu trop à me plaindre. Comme je dis souvent, si je devais revenir en arrière, je ne pourrais faire que pire ».