Tour de France: Stakhanoviste, instinctif et sur de son fait... Pourquoi Bardet peut le faire

CYCLISME Quand Romain Bardet va gagner le Tour de France, faudra pas être surpris...

William Pereira

— 

Romain Bardet
Romain Bardet — Peter Dejong/AP/SIPA

Le cyclisme est une histoire de catégories. Sprinteur, puncheur, grimpeur, rouleur, descendeur. Il arrive parfois de rentrer dans deux cases (trois ou quatre si on s’appelle Peter Sagan) comme Romain Bardet : grimpeur-descendeur dans le peloton, sportif-intello en dehors. Un paradoxe pour un homme pas vraiment fan des stéréotypes. Quand Libération le renvoie à son train de vie stakhanoviste dans une interview publiée à dix jours du Tour 2017, le leader d’Ag2r peste un peu. Etre réduit à cela ne lui convient pas. « Parfois je voudrais qu’il y ait plus de nuances », regrette-t-il.

La nuance, ça pourrait être d’évoquer la faiblesse occasionnelle d’un homme à l’hygiène de vie millimétrée face à une bonne bouteille de vin. Directeur sportif d’Ag2r la Mondiale, Julien Jurdie raconte :

« Lors des stages d’hiver c’est pas le dernier à boire un petit coup et se marrer avec le reste du groupe. De temps en temps il aime bien prendre une bouteille de vin avec ses amis parce qu’à un moment il faut bien se déconnecter pour tenir sur la longueur. Mais le reste du temps, croyez-moi, il est incroyablement pro. »

Accro à l’entraînement et à la reconnaissance d’étapes

Retour à la case départ, donc. Et tant pis pour Romain. Il restera avant tout ce travailleur acharné, ce « coureur têtu qui ne lâche rien une fois qu’il a un objectif en tête », dixit son ex-coéquipier Jean-Christophe Péraud, ou encore « ce gars extrêmement rigoureux en stage » décrit par Mikaël Cherel, Sam Gamgie officiel de Bardet depuis l’étape de Saint-Gervais Mont-Blanc l’an passé. On ne s’invente pas deuxième d’un grand tour et meilleure chance de victoire française pour l’édition à venir sans fournir d’efforts herculéens au quotidien. Que ça plaise ou non à l’intéressé, c’est donc ainsi qu’il est perçu : comme un gros bosseur. Julien Jurdie à la relance :

« Romain, il en veut toujours plus. D’ailleurs c’est comme ça qu’on le surnomme, « hashtag toujours plus (#toujoursplus) ». Quand on fait quatre heures d’entraînement il nous demande si on peut pas en faire cinq, quand on en fait cinq il faut en faire six… »

Ou carrément quatre jours supplémentaires en Sierra Nevada en compagnie de Cherel (c’est là-bas que ce dernier a chuté en mai, ruinant ses espoirs de participation au Tour 2017), qui sait mieux que quiconque que son leader sera prêt à l’heure du grand départ à Dusseldorf. « Il arrive sur le Tour en ayant abattu toutes ses cartes. Le boulot a été fait, l’hygiène de vie a été irréprochable… » Comme d’habitude. Bardet est méticuleux.

« Il optimise tout à l’avance, parfois un peu trop, partage Julien Jurdie. Il se projette avant tout le monde dans la course. Il est capable de regarder un tracé et de vous dire "là, là et là on peut attaquer, là on peut faire la diff", donc nous, on essaye de le canaliser. » Mais n’allez pas réduire le leader d’Ag2r au calcul et à un certain pragmatisme. Non, çe serait déjà oublier que l’on parle d’un homme de nuances. Sur son vélo, Romain Bardet est aussi instinctif qu’il n’est prévoyant en amont. Jean-Christophe Péraud en serait presque admiratif.

« Pour lui, il n’y a pas de course stéréotypée. Il ne se dit pas que ça va se passer de "x" ou "y" manière, que ça sera comme ça et pas autrement. Moi par exemple c’était tout l’inverse, j’avais une approche plus carthésienne que lui. Et bon… Dans 90 % des cas ça se passait effectivement comme je le pensais. Pour moi le vélo moderne c’était attendre la dernière heure de course avant d’envisager l’offensive. Romain pour lui, le cyclisme moderne c’est pas ça. Il s’autorise des attaques de loin à des moments moins probables. Il est capable d’imaginer des choses que moi je suis incapable d’envisager. »

Le mental de champion sans l’égo

Pourquoi ? Comment ? On aimerait bien être dans le casque de Bardet pour comprendre un peu mieux ce qu’il s’y passe. On se contentera de théoriser et d’affirmer que cela a sans doute à voir avec la sensation d'« auto confiance » qui émane en général des champions. Point de vue partagé par son directeur sportif. « Tous les grands champions sentent les choses. Il est sûr de lui, il se sent le plus costaud… C’est un coureur qui n’a pas peur de la pression. Ça ne l’handicape pas », confirme Jurdie. Cherel abonde:

>> A lire aussi : Ce qui a changé dans le Tour de France (3/5): Le peloton est-il devenu le monde des Bisounours?

« Ce qui m’avait surpris c’est que tout au long du Tour l’année dernière, il avait l’air détaché de la pression médiatique, se souvient-il. Même sur les journées plus délicates… sur les chronos par exemple il était toujours anxieux, là avant le dernier à Megève je ne l’avais jamais vu comme ça. » Sûr de lui, ok. Mais a-t-il le melon qui va avec son niveau ? « Romain, il est très humble. Il a l’intelligence de relativiser toutes ses performances. »

Langue de bois d’un coéquipier qui veut don bien à son boss où stricte vérité ? Retour sur l’interview de Libération. A la question « un coureur capable de terminer deuxième est théoriquement en mesure de finir premier ? », Bardet répond : « Et pourquoi pas troisième ? Ou septième ? Les années se suivent et ne se ressemblent pas. » On en reparle sur les Champs dans trois semaines?