Ce qui a changé dans le Tour de France (5/5): Et maintenant, la course se gagne en descente?

CYCLISME «Ça va vite, ça va vite, ça va trop viiiiiiite»...

Nicolas Camus

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Les descentes des cols sont devenues plus décisives que les montées dans le cyclisme.
Les descentes des cols sont devenues plus décisives que les montées dans le cyclisme. — Christophe Ena/AP/SIPA/Montage

C’est la loi de tous les mois de juillet des années impaires. Sans foot et sans JO, notre été va se résumer au Tour de France, et puisqu’il faut remercier le ciel d’avoir inventé les congés payés et la plus belle course du monde en même temps, 20 Minutes a décidé de mettre le grand plateau pour faire monter la sauce avant le grand départ d’Allemagne. Chaque jour d’ici samedi, la rédaction s’arrêtera en détail sur une nouvelle façon de courir dans le peloton en 2017.

Aujourd’hui >> Quand les descentes deviennent le terrain de jeu favori des attaquants

L’image est encore gravée dans notre tête. Il faut dire que c’est le moment où on a le plus vibré lors du dernier Tour de France - et pas seulement parce qu’il concerne un Français. Rapide flash-back : final de la 19e étape entre Albertville et Saint-Gervais Mont Blanc, dans la descente de la Côte de Domancy. La route est trempée, Froome et une demi-douzaine de coureurs viennent de tâter du bitume.

C’est le moment choisi par le casse-cou Mikaël Cherel pour baisser la tête et emmener son leader Romain Bardet avec lui. Personne ne peut suivre, et le jeune coureur d’AG2R ira chercher l’étape et la deuxième place du général au sommet de la dernière montée. Une œuvre d’art tactique, sculptée sur un terrain où plus grand monde n’osait se montrer inspiré : une descente.

Après des années passées à regarder la décision se faire debout sur les pédales, au terme de performances surhumaines sur des pentes à 15 %, le vélo a changé. La haute montagne ne crée plus de gros écarts - on vous l’avait expliqué dans le premier volet de notre série -, alors il faut trouver autre chose. Et ça se passe de plus en plus de l’autre côté du sommet. C’est comme ça que Vincenzo Nibali, référence actuelle en la matière, a remporté l’étape reine du Giro il y a un peu plus d’un mois.

« Ça fait partie du nouveau paysage du cyclisme, estime Dominique Arnould, le directeur sportif de Direct Energie. Etre un bon descendeur est devenu essentiel pour remporter un grand Tour, ou simplement une étape. On envisage dans les briefings qu’une victoire peut se construire en descente. Sur 15-20 km, on peut facilement prendre une minute sur quelqu’un qui n’est pas à l’aise. Et les écarts peuvent encore être plus grands si la route est mouillée. »

« On sait qu’aujourd’hui, c’est un terrain de jeu que l’on se doit d’exploiter, embraye Mikaël Cherel, avec qui on est revenu sur le gros coup de l’an dernier. Avec Romain, c’est notre dada. Même à l’entraînement, on les fait toujours à fond. En stage, on prend des écarts par rapport à nos équipiers… On en sourit souvent. »

Malheureusement, on ne verra pas le duo dégringoler à toute allure pour tenter de remettre ça sur cette édition 2017. Le lieutenant préféré de Bardet ne peut pas prendre le départ, victime d’une grosse chute… en descente, fin mai, lors d’un stage en Sierra Nevada. Le sort est parfois facétieux. Cherel est déçu mais n’a pas de regret. Il fait partie de ceux qui adorent débouler à plus de 90 km/h montés sur des pneus de 2,5 cm de large.

« C’est inné, j’ai ça depuis petit, dit-il. C’est un plaisir aussi. Jamais je ne redoute une descente. Les jours de pluie, je n’aime pas rouler, sauf pour descendre un col. J’en ai pris quelques-unes pourtant [des grosses gamelles], mais ça ne m’a jamais dégoûté de la prise de risque, de la vitesse. »

La conception de la descente, une question hautement philosophique

Tout le monde n’est pas fait du même bois. C’est en cela que la descente est un sujet délicat. Prenez par exemple l’idée d’un prix du meilleur descendeur lors du dernier Giro, annulée au dernier moment devant les nombreuses protestations. Trop dangereux, trop pousse-au-crime, trop de mauvais souvenirs. La conception de la descente est presque une question philosophique à l’intérieur de peloton.

Tenez, en faisant quelques recherches pour écrire ce papier, on a déterré ça. Un échange savoureux datant de 2013 entre Romain Bardet et Thibaut Pinot, après une étape du Tour d’Italie remportée par Luca Paolini grâce à une attaque dans la dernière descente. Attaque qui a eu comme conséquence la chute du regretté Michele Scarponi, qui a pris tous les risques pour revenir.

Les deux Français n’ont pas la même vision de l’exercice, c’est évident. Thibaut Pinot a longtemps été hanté par le sujet. Craintif depuis une grosse chute en juniors qui lui avait laissé les deux bras fracturés, le coureur de la FDJ a beaucoup bossé depuis. Ses fantômes le rattrapent de temps en temps, mais ça va mieux. Christopher Froome, dont ce n’était pas du tout la spécialité, est désormais à l’aise.

« Ça se travaille un peu, assure Dominique Arnould. Déjà psychologiquement, parce qu’il faut être libéré à l’amorce de la descente. Le stress joue beaucoup. Ensuite, les premiers virages sont essentiels. Si on se rate là, c’est la cata jusqu’à la fin. Si on commence à "psychoter", c’est mort. » Certains prennent des cours de pilotage pour s’améliorer. Mais qu’est-ce qui fait un bon descendeur, au final ? L’expert Mika Cherel détaille :

« Il faut de la vision, de l’anticipation, de la souplesse aussi parce qu’il faut mettre de l’angle mais pas trop. Et puis surtout il faut accompagner le vélo, ne pas être trop raide »

Le coureur AG2R ne pense pas toutefois que l’on puisse se transformer en Alberto Tomba des routes si on n’est pas prédisposé pour. « Si on me demandait de conseiller les jeunes, je ne saurais pas trop quoi dire. C’est vraiment la sensation, le feeling », insiste-t-il.

Juste comme ça pour savoir à quoi vous attendre sur ce Tour, voilà un petit classement des meilleurs et des moins bons descendeurs parmi les coureurs qui vont compter cet été sur les routes du Tour (d’après un sondage exclusif « 20 Minutes-Beber-Will-Nico »).

  • Le top 5 : Nibali, Sagan, Bardet, Pantano, Froome
  • Le flop 5 : Pinot, Zakarin, Quintana, Rolland, Mollema

Mais c’est aussi pour tout cela que la descente est un territoire captivant. Pour peu que l’on accepte le risque, on peut y mener des batailles sans forcément piocher dans les réserves. « Il y a un côté guerre psychologique. On peut user un adversaire en lui faisant croire qu’on perd quelques mètres. Il essayera d’accélérer encore pour creuser, alors qu’en fait on est facile, illustre Amaël Moinard. On veut faire prendre des risques aux autres. »

Beloki a laissé sa hanche et sa carrière dans une descente

Il y a aussi quelques petits trucs qui peuvent aider. « Quand on prend la tête d’un groupe, on peut gérer car on a le motard de la garde républicaine devant soi, reprend le coureur de BMC. On voit où il freine et sa position sur la moto, où il tourne exactement et comment. »

Tant pis pour ceux qui ne suivent pas la trajectoire, qui sont en surchauffe tendus sur leur bécane ou qui passent au mauvais moment sur une flaque d’eau, de gasoil ou de goudron fondu. Joseba Beloki a laissé sa hanche et (presque) sa carrière dans un virage de la descente de la Rochette, lors du Tour 2003. Parfois, il faut savoir se montrer plus fort que ce qu’on est pour doucher les espoirs des autres. Quand Froome a attaqué dès le sommet du Col de Peyresourde franchi, l’année dernière (8e étape), ce n’était évidemment pas un hasard. Plutôt une manière de dire « vous ne m’aurez pas sur ce terrain »… et d’aller chercher l’étape, finalement.

Dans ce Tour 2017, les « grandes manœuvres », comme on aime bien dire dans le milieu, sont presque plus attendues en descentes. On ne veut pas le griller, mais on ne serait pas surpris de voir Romain Bardet s’inspirer de ce qu’il a fait l’an dernier. « C’est une arme que l’on a, et on le sait. C’est très probable qu’il s’en serve à nouveau, pourquoi pas dans la descente du Mont du Chat [9e étape, le 9 juillet] », annonce son pote Cherel.

Mais qu'est-ce qu'elle est belle cette 9e étape bordel...
Mais qu'est-ce qu'elle est belle cette 9e étape bordel... - /www.letour.fr

Son ancien coéquipier Jean-Christophe Péraud le verrait bien à l’attaque quelques jours plus tard. « Il peut tenter sa chance sur l’étape de Peyragudes [12e, le 13 juillet], où la descente [du Port de Balès] est très technique pour creuser l’écart avant d’enchaîner sur l’ascension finale. »

Ça pourrait être celles-là. Ou alors la 17e, qui se terminera par 30 bornes de descente puis de plat après être passé par le triptyque Croix de Fer-Télégraphe-Galibier. On n’en sait rien, en fait. Une bonne attaque en descente ne se prépare pas forcément, elle se hume selon les circonstances de course. Alors juste un conseil : ne vous levez pas du canapé une fois le sommet du col franchi, ce n'est plus le bon moment pour la pause pipi. 

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