Tony Estanguet: «On peut gagner ou perdre, mais on reste sur 2024»

INTERVIEW Alors que le CIO envisage sérieusement de décider dès cette année qui de Paris et de Los Angeles accueillera les Jeux en 2024 et en 2028, le co-président du comité de candidature parisien ne veut pas entendre parler de la deuxième échéance...

Propos recueillis par Nicolas Camus

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Tony Estanguet lors des Journées olympiques organisées à Paris, les 23 et 24 juin 2017.
Tony Estanguet lors des Journées olympiques organisées à Paris, les 23 et 24 juin 2017. — ISA HARSIN/SIPA

Le 11 juillet à Lausanne, Paris défendra une dernière fois sa candidature pour les Jeux de 2024 devant les membres du CIO. Dans la foulée, ces derniers trancheront la question de la double attribution pour les JO de 2024 et 2028 dès le vote de septembre à Lima. Le recours à cette solution, recommandée par le président Thomas Bach himself, est plus que probable. Tony Estanguet, co-président de la candidature, y est favorable, tout en réaffirmant que Paris n’envisage que 2024.

La double attribution, c’est une bonne idée selon vous ?

Bien sûr. On trouve ça intéressant, parce qu’il reste un duel fort. La France face aux Etats-Unis, Paris face à Los Angeles, ce sont deux gros champions qui s’affrontent, avec deux projets intéressants. C’est malin de la part du CIO de se demander comment faire pour ne pas frustrer l’un des deux alors qu’on a besoin d’eux. Donc sur le principe, c’est forcément une bonne idée. On y est sensible et on a envie de l’accompagner, mais ce qu’on dit depuis le début, c’est que notre projet a été conçu pour 2024. Il n’est pas possible pour 2028, parce qu’on sait qu’on va perdre les terrains pour la piscine, ceux pour le Village et toute la dynamique actuelle. Nous serons disponibles pour discuter avec le CIO et l’autre ville, mais on reste sur 2024.

N’est-ce pas contradictoire de dire que c’est une bonne idée tout en se montrant aussi ferme ?

Non, je ne pense pas. Quand on l’explique bien et qu’on regarde le projet dans le détail, les membres du CIO peuvent comprendre que ce n’est pas envisageable pour nous. Ça nécessiterait de repartir sur quelque chose de nouveau, qui serait sûrement moins bon. Parce qu’on devrait certainement s’éloigner davantage de Paris pour retrouver des terrains, par exemple. Ce serait dommage.

Ce ne serait vraiment pas possible, 2028, pour Paris ?

Non, car nous n’avons pas les garanties pour 2028. On a évoqué cette question entre nous, mais rapidement on s’est dit qu’on devait rester sur 2024. C’est la quatrième candidature, on a offert tout ce que l’on avait de mieux. On peut gagner ou perdre, mais on reste sur 2024.

Paris n’est donc pas candidat pour 2028 ?

Non.

Dans le fond, vous préféreriez perdre 2024 que d’être désigné pour 2028 ?

Pour l’instant ça ne se présente pas comme ça. Moi, mon mandat, c’est de faire gagner Paris pour 2024. A aucun moment on ne m’a dit « tu discutes pour 2028 ». Je reste concentré sur 2024, et je pense qu’on peut gagner. Je n’envisage pas le reste.

Si la double attribution est votée, il va falloir négocier. Comment allez-vous vous adapter à cette nouvelle donne ?

On s’adaptera le jour où les règles évolueront. Ce n’est pas encore le cas. Encore une fois, mon mandat, c’est de gagner avec les règles actuelles. Aujourd’hui, il y a une petite musique qui s’installe, on entend « ça y est, c’est fait, il va y avoir une double attribution ». On tend vers ça, mais ce n’est pas encore ratifié, et surtout il va y avoir un débat dont on ne sait pas exactement ce qu’il va ressortir. C’est dangereux de nous embarquer dans une stratégie alors que rien n’est arrêté, qu’on ne sait pas exactement quelles seront les modalités du vote le 13 septembre. Je préfère m’attendre à un scénario dur, où les règles pour gagner seront difficiles, et si jamais ça se simplifie d’ici là, tant mieux.

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Comment convaincre pour 2024 sans avoir l’air de tordre le bras du CIO ?

Je suis entré au CIO il y a peu [en 2013], je n’ai pas envie de disparaître après septembre. J’ai envie de rester dans ce milieu, donc je n’ai pas envie de tricher, je veux être transparent avec la famille olympique. Leur dire que si on pousse pour 2024, c’est qu’on a les arguments pour. Sur le plan technique, déjà, mais aussi le fait que le CIO a besoin de retourner en Europe, que pour les droits TV c’est aussi le moment de revenir. Les retraits des villes européennes montrent qu’il y a un vrai défi de reconnecter l’Europe avec les Jeux. On considère qu’on a de bons arguments pour expliquer aux membres du CIO que s’ils ont le choix entre 2024 et 2028, ça a plus de sens de commencer par Paris.

Comment percevez-vous les déclarations du président du comité de candidature de LA, qui semble ouvrir la porte à 2028 ? C’est un bon signe, ou vous vous méfiez ?

Je n’ai pas le droit de commenter ses déclarations. Je reste concentré sur mon couloir, comme quand j’étais athlète. J’ai été marqué par ça, par un adversaire qui dit qu’il est blessé, qu’il ne se sent pas bien et qui au final te met une seconde dans la vue (sourire). On n’a jamais été aussi près de l’emporter, mais ce n’est pas fait. On n’a pas le droit de perdre cette fois, je n’en ai pas envie. Il ne faut surtout pas se relâcher, quelles que soient les déclarations de l’autre camp. Pour l’instant on n’a rien infléchi, rien modifié, alors que ça fait trois mois que ce sujet de la double attribution est sur la table. A ce stade, rien ne nécessite de changer de stratégie.

Est-ce difficile de ne pas se voir vainqueur pour 2024 ? Vous êtes ferme sur cette date, Los Angeles envisagerait 2028, la logique semble aller dans votre sens…

Si ça peut paraître logique aujourd’hui, ce n’était pas le cas au début. J’ai eu beaucoup de retours comme quoi il fallait mieux commencer par les Etats-Unis, pour plein de raisons. On a continué à avancer, à matraquer nos messages, à dire que ça aurait du sens que ce soit nous. Si aujourd’hui on est dans cette situation, c’est parce qu’on a poussé tous ensemble quoi [il tape son poing sur la table]. Ce n’était pas si naturel que ça. D’ailleurs, ce n’est pas anodin de changer comme ça les règles d’élection. S’ils comptent le faire, c’est qu’ils considèrent qu’il y a une situation exceptionnelle avec deux projets forts.

Quel est le regard du CIO sur Paris, aujourd’hui ?

J’ai du mal à savoir où en sont les rapports de force, parce que le CIO se méfie, prend des gants avant chaque déclaration. C’est très difficile de décrypter tout ça. Mais j’ai l’impression qu’on est là où on voulait être, en tout cas. Tout le travail qui a été fait, le fait que les politiques soient investis derrière les athlètes, contrairement aux précédentes candidatures, c’est reconnu par le CIO comme une réussite. Mais ça ne veut pas dire qu’on va gagner. Je ne veux pas me laisser bercer par ces compliments.

Ça va se jouer sur quoi maintenant ? Le projet, encore, ou les personnalités qui vont le défendre, la diplomatie, le lobbying ?

Je dirais la continuité. Depuis deux ans, on délivre tout ce qu’on a promis. On disait qu’on pouvait exploser en vol, notamment avec les élections, et bah non. J’ai même l’impression qu’on a gagné en sérénité à chaque étape, qu’on a toujours avancé. Il faut continuer, ne surtout pas dire « OK, maintenant on ne prend plus de risque et on attend ». On continue, on va aller convaincre, un par un, ceux qui sont encore hésitants.

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Avec le risque de « sur-négocier » ?

Non, mais je pense qu’on ne l’a jamais fait. On n’a jamais voulu établir un rapport de force, trop insister. Par contre on a occupé le terrain. Les membres savent d’où on vient et qu’on n’est pas là pour les décevoir. Je trouve vraiment qu’on est bien positionné. Le risque est de lever un peu trop le pied. Il faut être dans la continuité, mais toujours offensif. Paris et Los Angeles, ce sont deux visions différentes. Et je crois que les membres du CIO en ont conscience.