«Il existe une haine profonde entre supporters radicaux et policiers italiens»

Propos recueillis par Stéphane Alliès

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Devant le stade olympique de Rome, après les affrontements entre des supporters de foot italiens et des policiers, le 11 novembre 2007.
Devant le stade olympique de Rome, après les affrontements entre des supporters de foot italiens et des policiers, le 11 novembre 2007. — T. GENTILE / REUTERS

Nicolas Hourcade est sociologue à l’Ecole centrale de Lyon, où il travaille sur les mouvements de supporters dits «ultras» dans le football (on peut lire un résumé de ces travaux ici -PDF- ou encore ici -PDF-). Pour 20minutes.fr, celui qui tient d'excellentes chroniques mensuelles pour le non moins excellent magazine So Foot revient sur les violences du week-end autour des stades italiens, après la mort du jeune tifoso de la Lazio Rome sur une aire d'autoroute, touché par une balle policière perdue

Peut-on parler d’une nouvelle flambée de hooliganisme?
Cette notion est très casse-gueule, car sa définition est floue et recoupe plusieurs catégories de supporters, laissant croire que toutes les violences autour des stades sont similaires. Or il y a différents degrés de violence et différents rapports à la violence chez les supporters les plus radicaux. Il convient notamment de différencier les groupuscules informels centrés sur la violence (les «chiens fous» en Italie, les «hooligans» en Angleterre, les «indépendants» en France) et les «ultras» associations structurées et reconnues par les clubs, qui acceptent le recours à la violence mais sans se focaliser dessus, plutôt comme un moyen de se faire respecter. En revanche, on peut parler d’une dérive du modèle italien tant du côté des groupes «ultras» que dans la gestion des supporters…

C’est-à-dire?

On assiste depuis une vingtaine d’années à un déclin des grandes associations de supporters ultras en Italie, qui parvenaient à canaliser la violence autour des stades. Deux dérives illustrent cette crise. D’une part, les relations avec les dirigeants des clubs sont entrées peu à peu dans des logiques mafieuses et clientélistes, les dirigeants cherchant à acheter la paix sociale, le tout de façon clandestine. Ce qui a entraîné des réflexes mafieux chez certains, comme les menaces et les intimidations. D’où récemment des arrestations à Milan et Naples et l’emprisonnement des meneurs des ultras de la Lazio. D’autre part, de nombreux groupes, beaucoup plus radicaux, ont émergé, face à la notabilisation de ces associations ultras. Ces bandes hyper-mobiles, aux effectifs fluctuants et à la violence désorganisée se sont installées à la marge des mouvements ultras.

Cette attitude des clubs vis-à-vis de ses supporters est-elle propre à l’Italie?
On est bien loin de l’Allemagne, où les relations entre les supporters et le club sont très institutionnalisées, où il existe un dialogue très ouvert et officiel, où il n’y a pas de place pour les dessous de table. En Italie, la réponse aux actes de violences, fréquents depuis un quart de siècle, se fait toujours au coup par coup, par des mesures chocs et des grandes annonces, toujours axées sur la répression. Il n’y a jamais de démarche globale face au problème, comme ce fut le cas en Angleterre ou en Allemagne par exemple.

Outre-Manche, la réponse a été répressive, mais de façon ciblée, et aussi qualitative, en construisant des nouveaux stades et en augmentant le prix des places ce qui a permis de se débarrasser d’une partie des fauteurs de trouble. En Allemagne aussi il y a eu une démarche globale, mais on a contractualisé les relations avec les supporters plutôt que d’augmenter les tarifs. En Italie, rien de tout ça. C’est l’effet d’annonce permanent. Et l’on voit aujourd’hui les effets pervers de cette absence de réflexion sur le long terme.

Les événements du week-end sont-il à placer dans la continuité de ceux de Catane, il y a dix mois?
Il existe une haine profonde entre supporters radicaux et policiers italiens. Ces derniers sont en outre parmi les plus agressifs d’Europe. Pour avoir fait du «terrain» avec des supporters de différents pays, je peux vous dire que je préfère la police allemande! Face à des gens considérés comme durs, les policiers italiens ont parfois tendance à se permettre un peu n’importe quoi. Souvenez-vous, dans un autre contexte, de la mort de Carlo Giuliani lors du G8 à Gênes… Historiquement, il y a déjà eu des bavures mortelles avec des supporters.

Ces modalités de maintien de l’ordre sont déterminantes, car plus elles sont violentes, plus elles peuvent paraître injustifiées, plus elles peuvent entraîner d’autres supporters vers la violence… Toutes proportions gardées, le déclenchement des violences de ce week-end est assez identique à celui des banlieues en France: un sentiment de mépris et une attitude qui donne du grain à moudre pour que le ressentiment explose. Puis une bavure… Après Catane, où c’est un policier qui a été tué, tous les matchs ont été annulés. Là, seulement un, puis deux autres. Cela donne aux ultras le sentiment que mort et justice ne sont pas égales pour tous, un slogan récurrent dans le discours ultra.

Ce type de violences est-il imaginable en France?
De cette ampleur, non. Si les virages français se sont grandement inspirés des kops italiens, la passion et la violence sont bien moins grandes. Prononcez 200 interdictions de stades bien ciblées à Paris et vous avez largement contribué à régler le problème de violence du Parc des Princes. Faites la même chose à Milan et pas grand-chose ne change… Les «Indépendants» français sont peu nombreux, bien moins violents et les associations de supporters ultras ne connaissent pas de dérives clientélistes similaires.

Toutefois, il n’y a pas non plus en France de politique globale. De 1993, et les agressions de CRS par des supporters du PSG, à 2006 après la mort de Julien Quemener, en passant par la Coupe du monde 1998 et les affrontements entre Tigris Mystic et indépendants du Kop Boulogne de 2005, la réponse a toujours été de faire ou de renforcer une loi sans réfléchir de manière approfondie à son contenu. Récemment, le Sénat a produit un rapport d’information promouvant une politique globale alliant répression, prévention et dialogue avec les ultras mais cela n’a pour l’instant débouché que sur des effets d’annonce de renforcement des peines d’interdiction de stade.

Vague d'arrestations en Italie

La police a arrêté 25 supporteurs, en majorité pour violences, depuis dimanche.

Mardi, six tifosi du club de Tarante (3e division) ont été arrêtés à la suite de heurts dimanche avec les supporteurs de l'équipe de Massese, qui ont entraîné l'interruption du match.

Huit supporteurs ont été arrêtés à Milan, dont deux lundi soir qui écrivaient des insultes contre la police sur les murs de la ville. Un troisième a été arrêté mardi à la suite des affrontements dimanche avec les tifosi d'Atalanta, lors du match à Bergame qui a dû être suspendu. Les cinq derniers ont été arrêtés mardi pour leur participation aux heurts qui ont opposés les tifosi à la police après l'annulation du match Inter-Lazio.

Lundi soir déjà, sept tifosi de l'Atalanta, identifiés par la police, avaient été interpellés en raison de ces incidents.

A Rome, où les affrontement ont été les plus violents, le tifoso tué étant originaire de la capitale italienne, seulement quatre personnes ont été arrêtées, mais la police poursuit ses enquêtes pour identifier d'autres suspects ayant participé à l'assaut contre une caserne de police et le siège du Comité olympique national (Coni).