Equipe de France: Didier Deschamps joue-t-il un jeu dangereux dans l'affaire Benzema?

FOOTBALL –  Le sélectionneur ne va pas éternellement pouvoir se retrancher derrière la procédure de justice…

Julien Laloye

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Karim Benzema et Didier Deschamps en mars 2015 au Stade de France.
Karim Benzema et Didier Deschamps en mars 2015 au Stade de France. — FRANCK FIFE / AFP

Faussement ingénu ou volontairement nigaud. On n’a pas trouvé mieux pour caractériser l’attitude en public de Didier Deschamps depuis la mise en examen de Karim Benzema dans l’affaire désormais célèbre de la sextape. Une posture médiatique adoptée en symbiose avec Noël Le Graët, son supérieur hiérarchique dans l’ordre des choses de la Fédération. En substance, résumons-la ainsi : « Let the police do their job et on verra plus tard ». Dès la publication de sa liste des 23 jeudi dernier, le sélectionneur avait sorti les barbelés : « Je me doute que vous avez beaucoup de questions extra football, je n’y répondrai pas ». Reconnaissons à ce propos à Deschamps un art certain du contre-feu : rappeler Ben Arfa et Gignac pour calmer la meute, c’était bien tenté.

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L’évolution du dossier et les révélations de plus en plus gênantes sur les conversations privées de (feu ?) l’avant-centre des Bleus avec le dénommé Karim Zenati ne l’ont pas fait dévier d’un iota. En début de semaine, il a demandé à son groupe de la boucler pour ne pas balancer sans le vouloir une phrase malheureuse aux médias. La lecture de l’Equipe du matin, où figure l’entretien téléphonique dans son intégralité, a dû lui chatouiller les narines, mais il en faudrait plus à Deschamps pour retourner sa veste. Au sujet du coach des Bleus, il faut garder en têtes quelques principes de base qui guideront toujours son action. Il s’appuie sur des hommes de confiance dans son groupe, et quand il les tient, c’est à la vie à la mort, ou presque. A l’OM, pour citer un exemple parlant, il avait soutenu sans faiblir Brandao lorsque celui-ci avait été mis en examen pour viol. « DD » avait même publiquement critiqué l’institution au moment du départ en catimini de son attaquant au Brésil, avant que la justice ne lui donne raison.

Il n’est pas dit, dans le cas qui nous occupe, que l’issue de l’enquête soit aussi favorable aux intérêts de l’équipe de France. Mais même si c’était le cas, Deschamps pourra-t-il continuer à convoquer Benzema comme si de rien n’était ? A l’aune de la fidélité si chère au sélectionneur, le Madrilène pèse d’un poids considérable. Même quand il ne marquait plus (1222 minutes sans un but en 2012-2013), il commençait tous les matchs. « Remettre en cause Benzema c’est n’importe quoi, il n’y a que chez nous qu’il est discuté », répétait encore « DD » en octobre. A voir la façon dont Valbuena remercie Benzema de l’avoir prévenu de l’existence de la sextape dans les écoutes saisies par la justice (« T’as la classe, merci »), on croit deviner que l’opinion du staff sur l’importance de Benzema dans le projet tricolore est avalisée par le groupe.

En 2012, Deschamps disait des joueurs « qu’ils n’avaient plus le droit à l’erreur »

Mais Valbuena, compte aussi (il a participé à 39 matchs sur 40 depuis l’été 2012), et il n’est pas à exclure que certains cadres de l’équipe de France qui tiennent à l’image de la sélection ne forcent pas la main de Deschamps en demandant la mise à l’écart du Madrilène. Hugo Lloris, le seul à parler en tant que capitaine des Bleus, n’a pas été tendre sur l’affaire actuelle lundi, au micro de RTL. Le dilemme moral pourrait aussi obliger Deschamps à se mouiller de lui-même. Après tout, il a été choisi pour restaurer l’image des Bleus plus fermement que Laurent Blanc après l’Euro 2012, et il a le droit d’être cohérent avec le discours qu’il tenait à l’époque : « On sera tous unanimes, les joueurs n’ont plus le droit à l’erreur. Je ne veux pas vous dire la teneur du discours que je vais leur tenir, mais si j’estime à un moment qu’un joueur va mettre en péril ces valeurs, c’est mon rôle de le prendre ou de ne pas le prendre. L’objectif commun doit être prioritaire ».

Ces belles paroles avaient débouché sur la mise en place d’une nouvelle charte éthique, à laquelle il ne faut pas prêter trop de vertus. C’est la troisième depuis 2008 et « DD » s’en est vite affranchi pour protéger Patrice Evra après son interview au bazooka avant le barrage fondateur face à l’Ukraine. Vu de notre fenêtre, le cas Benzema semble plus grave, trop grave pour que le sélectionneur s’en sorte avec une tape sur les fesses et un discours vaguement moralisateur. Lui fait le pari de jouer la montre en attendant que ça se tasse. Pas sûr que l’Euro arrive assez tard pour ça.