Coupe du monde de rugby : Le secret de la technique hors du commun des All-Blacks

RUGBY Si vous aimez qu’on vous parle de «skills» et «d’offloads»…

B.V.

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Les All Blacks ont démoli les Bleus le 17 octobre 2015.
Les All Blacks ont démoli les Bleus le 17 octobre 2015. — Christophe Ena/AP/SIPA

Il a fait l’Italie, l’Afrique du Sud, l’Ecosse puis la France. Autant dire que Philippe Doussy n’a rien volé quand il affirme avoir une vision « à 360° ». Le coach des « skills » de Grenoble, en Top14, explique à 20 Minutes pourquoi les All-Blacks (et plus généralement les équipes du sud), sont plus doués techniquement que le reste du monde. Histoire de comprendre comment il est possible qu’un un pilier Neo-Zélandais soit plus habile qu’un arrière français dans tout ce qui est passes après contacts, chisteras, raffuts, sautées et petits coups de pied à suivre.

All Blacks skills : NZL v FRA

Skill Level 10. Check out some of the skills from the All Blacks in their quarter final v France last weekend.

Posted by Rugby World Cup on Tuesday, October 20, 2015

Les Blacks nous ont écrasés en technique individuelle lors du quart de finale. Ils sont meilleurs que nous dans ce domaine, le constat est si simple que ça ?

Il n’y a aucun doute. Tous les quatre ans, la vérité de la Coupe du monde est un bon baromètre et ils sont au-dessus de nous à ce niveau. Mais ils ne font pas croire qu’ils sont nés avec un don. En France, au niveau de la formation, on ne répète pas les gestes techniques et donc on n’a pas d’automatisme. Quand on est jeunes, on a panoplie de gestes et si elle est entrée dans le disque dur, on la répète en situation de jeu. Les Blacks, ils répètent et ils automatisent un geste en essayant de l’améliorer en vitesse d’exécution. Ils sont aussi très fort sur les fondamentaux dans chaque rôle et quand on a ça, on peut ensuite entrer dans la polyvalence…

Oui, on a l’impression que leurs piliers sont capables de faire des trucs que nos arrières ne maitrisent pas…

Mais c’est pas la faute du joueur. Ce sont les méthodes d’enseignement et ce qu’ils travaillent dans la semaine. Il faut répéter pour mémoriser, pour affiner. Si les gars touchent cinq ballons par semaines et se font des passes pour se faire des passes, ça va pas marcher… En France, ils n’ont pas compris que les skills c’est le rapport de l’homme avec le ballon. Ensuite, on leur met des « drills », des exercices où ils retrouvent en situation ce qu’ils ont travaillé préalablement avec le ballon. Mais en France, on les met directement en situation. Je peux la comprendre la situation, mais si j’ai pas le schéma moteur pour y répondre, je suis mort…

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C’est qu’ils ont tellement l’habitude de faire ces gestes qu’ils reviennent naturellement en matchs ?

Ils ne font pas des entraînements d’extraterrestre mais dans la semaine ils ont des plages dans la où ils répètent des choses, ça peut être des prises de balles aériennes pour les ailiers par exemple ou des passes longues, des changements d’appuis. Et chaque semaine ils retrouvent ce processus et plus je le fais plus j’ai confiance et plus je peux le reproduire en situation. Tout est lié. Nous, il nous manque une, voire deux ou trois pièces dans ce puzzle.

C’est-à-dire ?

On a l’une des fédérations les plus puissantes du monde à tous les niveaux et pour l’instant on est loin de tout ça. On n’a pas d’idée, pas de philosophie, on copie le Sud mais on a toujours un ou deux ans de retard, alors qu’on a deux fois plus de moyens que les autres. Mais il faut des règles, une loi, une philosophie. On ne sait pas où on veut aller, une fois c’est le physique, l’autre la technique, et à partir de là on va tricoter. Les autres ont une philosophie, ils s’y tiennent et après font des bilans. Demandez en France : « C’est quoi les points clés de la passe ? » Vous aurez 50 avis différents. Dans le sud, ils travaillent avec des principes : sur chaque geste technique y a deux ou trois paroles clés, par exemple la position du coude sur une passe. Le joueur n’a pas 50 informations contradictoires.

Pascal Papé essaie d’attraper Daniel Carter, en vain. - BPI/REX Shutterstock/SIPA

 

C’est quoi être un joueur technique ?

C’est avoir à sa disposition une diversité des gestes techniques, faire la passe dans toutes les solutions, debout, couché, plaqué, avec une grande vitesse d’exécution, précision. Après, est-ce qu’on privilégie la vitesse d’exécution ou est-ce qu’on choisit la précision ? C’est un vrai débat mais personne n’en parle ici. Mais qu’est-ce qui fait la différence en haut niveau ? C’est la vitesse.

Même si elle amène forcément plus de déchet…

L’erreur fait partie de l’apprentissage. Mais c’est lié à la philosophie des entraîneurs, plus je tente des gestes avec vitesse plus ma marge d’erreur est grande. Si au deuxième ballon tombé l’entraîneur dit au mec « tu fais chier », le joueur n’a plus la liberté de s’exprimer. En Top14, il y a beaucoup d’enjeux avec notamment la peur de la relégation. La marge d’erreur est faible, tu ne peux pas trop te louper. Alors…

C’est quoi le job d’un entraîneur de skills ?

Le premier point, c’est de donner le sourire au joueur. Parfois je mets de la musique, le but est de donner de la confiance au joueur, faut que ça rigole. S’il est relâché il sera plus fluide dans son geste, s’il est stressé il ne sera pas productif. Regardez les matchs : les Blacks ils rigolent. Ils sont sûrs de leur force, ils ont la capacité à rentrer très vite dans un match et n’ont pas besoin de se faire le match dans la tête trois fois avant le coup d’envoi. Ensuite, on répète pour chaque rôle les skills qui sont liés, par exemple la conduite de balle autour de mêlée, les passes longues, les offloads (passes après contact), on travaille les duels, on simule, on fait ça les yeux fermés… J’ai mon temps dédié et après chaque séance collective, on essaie de prendre 10 ou 20 minutes d’extra pour répéter les gestes.