Affaire Daniel Alves: «Pour certains, être noir et porter les couleurs d’un club, c’est antinomique»

FOOTBALL Historien spécialiste du racisme, Pascal Blanchard revient sur les mécanismes du racisme dans le foot…

Antoine Maes

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Une action contre le racisme de l'UEFA lors d'un match entre le Rubin Kazan et Wigan, le 24 octobre 2014.
Une action contre le racisme de l'UEFA lors d'un match entre le Rubin Kazan et Wigan, le 24 octobre 2014. — ANDREW YATES / AFP

Dimanche soir, le Barcelonais Daniel Alves a fait ce que de plus en plus de joueurs, mais pas encore assez, font face à des actes de racisme à leur encontre: il a réagi. Les images du brésilien mangeant une banane en tirant un corner ont fait sourire le monde entier. Pour Pascal Blanchard, historien spécialiste du racisme et coréalisateur de Des noirs en couleurs, un documentaire sur les joueurs noirs de l’équipe de France, il y a tout de même encore du travail.

Est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau dans la réaction de Daniel Alves dimanche soir, par rapport à tous les actes racistes avant celui-là?

La différence, c’est la prise de conscience. Les joueurs des années 1950, 1960, 1970 disent qu’ils se taisaient. Là, on répond, on ne tolère pas. Certains arbitres peuvent arrêter les matchs. Petit à petit, l’UEFA commence à bouger. La fédération française est l’une des plus lentes à prendre des décisions concernant certains stades connus pour avoir des supporters racistes. Dans la formation des arbitres, on est extrêmement en retard. Quand il y a eu l’affaire des quotas, la fédé a extrêmement mollement réagi. Quand on a fait le film, tous les joueurs ont accepté d’être dedans, contre l’avis de la FFF. Elle a tout fait pour qu’on ne le fasse pas. C’est un sujet qu’il ne faut surtout pas aborder. On préfère avoir des faits racistes. Dans le foot amateur, c’est tous les week-ends.

Pourquoi si peu de joueurs osent répondre?

La règle d’or, c’est: que dit l’agent? Que dit le club? Tais-toi. Pour un joueur, penser trop fort, ce n’est pas bon pour sa carrière. Vous vous retrouvez devant un non-dit. La fédé devrait porter un programme majeur, elle sous-traite les opérations à la Licra. Quelque part c’est étonnant: la fédé considère que c’est à une association de le faire à sa place. Elle se défausse en se donnant bonne conscience.

La banane, par contre, ce n’est pas nouveau. C’est étonnant de voir ça en 2014?

C’est comme pour Christiane Taubira. C’est une manière simple de faire porter un point raciste qui remonte au 19e siècle. Vous ramenez l’individu non pas à sa culture mais à sa nature, à sa proximité avec le simiesque. Pour certains, être noir et porter les couleurs d’un club, c’est antinomique. Pour beaucoup d’individus, il y a encore une ambiguïté à considérer que les Maghrébins, les Antillais, les Africains ne sont pas des symboles de la France, par exemple. On leur nie le fait de pouvoir être nos représentants et donc nos égaux. Et il y a aussi l’envers du décor: faire péter un boulon. Quand on entend «sale babouin» pendant tout un match et qu’on ne colle pas un pain…

Il y aussi le scandale de Donald Sterling en NBA. C’est plus étonnant de voir ça aux USA?

Vous rigolez? Il ne doit pas y avoir beaucoup d’entraîneurs noirs, en tout cas ils sont minoritaires par apport à la proportion de joueurs. Ce n’est pas le nombre qui exclut le débat. Par contre, l’histoire interraciale du basket fait que c’est tout de suite condamné.