Après Renaud Lavillenie, existe-t-il une limite humaine aux records du monde?

Antoine Maes
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Le perchiste français Renaud Lavillenie après son record de France de la perche à 6,02m le 27 juillet 2013 à Londres.
Le perchiste français Renaud Lavillenie après son record de France de la perche à 6,02m le 27 juillet 2013 à Londres. — Sipa

Son métier consiste à «comprendre tous les paramètres qui expliquent la performance». Jean-François Toussaint est le directeur de l’IRMES (Institut de Recherche bioMédicale et d’Epidémiologie), mais comme souvent avec les chercheurs, son champ d’investigation l’emmène aux confins de l’histoire, de l’économie et de la philosophie. Après le record de Renaud Lavillenie, qui a sauté 6m16 à la perche samedi, il tente de répondre à cette question: les records du monde ont-ils une limite?

Ça existe, un record imbattable?

Aucun record n’est imbattable. Il y en a un très difficile à approcher, c’est celui du 100m féminin. C’est aussi celui où il y a le plus de questions autour du dopage de l’époque, et d’ailleurs Florence Griffith-Joyner en est décédée. On a peu d’incertitude sur la réalité des produits utilisés. Si quelqu’un les prend aujourd’hui, avec l’augmentation de la taille et de la puissance, il peut être approché. Mais il va falloir retrouver les conditions de 1988 pour avoir des valeurs qui s’approchent des 10sec45. Et elles sont hors du règlement. 

Si aucun record n’est imbattable, quel sont les plus compliqués à vaincre?

Quand on regarde les 10 meilleures performances de chaque année, on voit qu’il y a des plateaux et des régressions. Le 200m féminin ne cesse de régresser. Le 800m est à plat, chez les hommes comme chez les femmes (même si David Rudisha a battu le record en 2012, ndlr). Il y aura peut être Caster Semanya, mais c’est peut être lié au traitement qu’elle doit prendre. Et il y a tous les lancers, qui datent des «grands moments» de l’athlétisme, avant que se mette en place la lutte antidopage. 

Sans dopage, il est impossible ne serait-ce que d’imaginer s’en approcher, de ces records…

Sur le disque féminin, les meilleures performances actuelles sont au-delà de 68 ou 69m, le record du monde est à 77m. Parce qu’il y a eu un boost pendant les années 50, 60, 70, 80. Ce que le rapport Humboldt de l’Université de Berlin, publié l'été dernier, a montré, sur l’organisation du dopage, mais à l’Ouest. On s’est rendu compte que c’était la même chose qu’à l’Est. Les Américains, avec le 100m féminin, font partie de ceux qui dans les conditions actuelles, n’auraient jamais pu réaliser le record. 

Est-ce qu’il y a d’autres facteurs que la physiologie humaine?

On étudie le muscle, le génome humain, l’entraînement, les conditions… Et puis on écarte, pour voir le rôle de la politique. La progression des records pendant la Guerre Froide est un exemple extraordinaire. L’ouverture de l’économie chinoise depuis 1978 jusqu’au sommet des JO de Pékin fait partie d’une autre démonstration de ces interactions. 

On peut déjà imaginer d’où viendront les futurs champions?

S’expriment des choses associées entre l’Histoire, la Géographie et le génome. Je pense aux mutations particulières des Tibétains, qui vivent en altitude. Et qui n’ont pas sur certains gènes les mêmes fonctions que nous. On le voit sur les athlètes kenyans et éthiopiens. Qui seront les prochains? Je ne m’avance pas dans ce domaine là. La démographie? Mais en Chine il n’y a pas que ça qui a contribué. Il y aussi tout ce qu’on peut mettre derrière le terme «soupe à la tortue». L’Inde par exemple n’a jamais choisit le développement sportif comme une priorité. 

Pour revenir aux records, quel est le prochain susceptible de tomber en athlétisme?

A la hauteur, Bondarenko s’approche du record de Sotomayor. Il est à 4cm, mais 4cm à la hauteur c’est beaucoup plus que 4cm à la perche. C’est possible, avec des grands athlètes, toujours de plus en plus fins. Vous allez voir sur le saut en hauteur la même courbe que sur la perche. On va avoir un point qui peut-être passera à 2m46, et chez les autres ça recule. On l’a vu chez les scandinaves: au bout de 20 ans de stagnation, face aux athlètes kenyans et africains de l’est sur le fond et le demi-fond, ils ont décroché. Les performances des 10 meilleurs scandinaves sont en totale régression. 

Le record d’Usain Bolt sur 100 et 200m?

Celui qu’on pensait le plus apte à le faire, c’est Bolt lui-même. Et ça fait 5 ans qu’il ne l’a pas fait. Il y a des marques qu’il s’est lui-même imposé. Et il l’annonce déjà, il est sur une phase où il va décrocher. 

Les améliorations de records du monde peuvent-elles venir de la technologie, du matériel?

C’est ce que la natation a fait entre 1999 et 2009, avec les combinaisons. Elle arrivait à un plateau, elle n’avait gagné que 16% entre les années 60 et les années 90. Et là, elle se redonne un coup: 3% sur une décennie. C’est énorme sur 10 ans, mais dès qu’on a arrêté les combinaisons, la natation a rejoint la courbe de la progression physiologique, qui est en train, comme ailleurs, de s’arrêter. La natation est dans le même questionnement que l’athlétisme. Lavillenie a changé de perche, c’est aussi par le biais technologique qu’il a progressé. 

Seriez-vous favorable à la remise à zéro des records du monde?

On n’efface pas la mémoire du monde. On ne pourra pas l’effacer, ce serait organiser le déni. On sait qu’on a franchit 2m45 en sautant avec ses jambes, on sait qu’on a franchit 6m15 à la perche. Et depuis samedi, on sait qu’on a franchit 6m16.