Pas d'arbitre français à la Coupe du monde: «Il faut qu'on arrive à se détacher du règlement»

INTERVIEW Le président de la commission fédérale des arbitres, Eric Borghini, évoque l’absence d’arbitre français à la Coupe du monde 2014…

B.V.

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"Pourquoi ce rouge ? C'est inacceptable", a déclaré Leonardo en zone mixte, à propos de l'exclusion de Thiago Silva, renvoyé aux vestiaires à la 43e minute pour avoir posé ses mains sur la poitrine de l'arbitre.
"Pourquoi ce rouge ? C'est inacceptable", a déclaré Leonardo en zone mixte, à propos de l'exclusion de Thiago Silva, renvoyé aux vestiaires à la 43e minute pour avoir posé ses mains sur la poitrine de l'arbitre. — Francois Lo Presti AFP

Forcément «triste», mais loin d’être abattu. Eric Borghini, avocat au barreau de Nice et président de la Commission fédérale des arbitres, regrette qu’aucun de ses hommes n’officie au Brésil en juin prochain. Mais avec Pascal Garibian, DTN de l’arbitrage, ils ont entrepris depuis six mois une réforme du coup de sifflet à la française, qu’ils espèrent voir porter ses fruits à l’Euro 2016 et surtout 2018.

Comment avez-vous pris cette nouvelle ? 
Je suis d’abord triste pour Stéphane Lannoy [l’arbitre français candidat à une place à la Coupe du monde] lui-même. C’est un garçon qui n’a pas démérité, qui est un très grand arbitre. C’est un moment difficile à vivre pour lui, il aurait mérité très certainement de terminer sa carrière internationale au Brésil. Ensuite, je suis triste aussi pour l’arbitrage français. De la même manière que le public français a besoin d’une grande équipe de France, nous aussi nous avons besoin d’une locomotive. Alors ne pas avoir d’arbitre à la Coupe du monde pour la première fois depuis trente ans, c’est forcément une déception. Cependant, on reçoit cette décision comme un signal envoyé par le Fifa d’approfondir la réforme que nous avons mise en place depuis six mois. Avec Pascal Garibian et ses équipes, nous avons commencé à faire un gros travail de remise en question de nos pratiques.

Dans sa note, la Fifa parle de l’importance de la «lecture du jeu» et de la «personnalité de l’arbitre». Reproche-t-on aux arbitres français de ne pas assez comprendre le jeu ?  Est-ce ce sur quoi vous travaillez ? 
Je ne pense pas que ce soit ce critère précis qui ait fait la différence. Mais ce qui est certain, c’est qu’au très haut niveau, il faut que les arbitres arrivent à se détacher du règlement, de l’arbitrage en huissier de justice. Il faut arriver à maitriser tellement bien le règlement qu’on puisse l’adapter à toutes les situations de jeu pour permettre de laisser s’exprimer le jeu, le faciliter. Tout le contraire d’un arbitrage robotisé, autoritaire. Il faut avoir une autorité de compétence, et non pas une autorité réglementaire. Peu d’arbitres arrivent à se hisser à ce niveau, et c’est là-dessus que nous devons travailler pour hausser le niveau de l’arbitrage international français. Il y aura toujours des coups de sifflets de travers, des «pénos» alors qu’il n’y avait pas «péno», ce n’est pas le sujet. Mais sur cette question de la personnalité, du comportement, de l’adaptabilité, il y a de sérieux efforts à faire. Il faut retrouver une certaine liberté de l’arbitrage.

Estimez-vous que cette déception puisse mettre en danger l’avenir de l’arbitrage français ? 
C’est un coup d’arrêt, forcément. Mais il nous appartient désormais de former les futurs représentants français à l’Euro 2016 et pour la Coupe du monde 2018. Nous avons de la qualité, nous avons des arbitres français en devenir parmi nos internationaux qui n’ont pas moins de qualités que ceux des autres pays. Il y a aucune raison pour que l’arbitrage français ne soit pas représenté au plus haut niveau.

On ne peut s’empêcher de penser que désormais, à chaque erreur d’arbitrage, cet exemple de 2014 va être servir à tour de bras pour expliquer que «l’arbitrage français est nul»…
C’est injuste, facile et réducteur. Cela dénote une très grande paresse intellectuelle de penser comme ça. Je ne dis pas que ce n’est pas vrai, mais je trouve que ressemble à de la manipulation. On part de quelque chose de vrai, cette non-sélection à la Coupe du monde, pour en tirer une conclusion généralisée :  tous les arbitres français sont mauvais. Ce n’est pas vrai. Ni Clément Turpin, ni Ruddy Bouquet ni Nicolas Rainville -pour ne citer que les internationaux, mais je pourrais tous les citer– ne sont mauvais.