Transparence financière: Les agents de joueurs accusés de ne pas jouer le jeu

William Molinié

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Des crampons de footballeurs accrochés à un mur du stade de la Meinau, en 2009.
Des crampons de footballeurs accrochés à un mur du stade de la Meinau, en 2009. — POL EMILE/SIPA

Ils sont le maillon indispensable qui permet au système de brasser des millions d’euros. Au cœur des transferts, les agents de joueurs négocient, mettent en relation et rapprochent clubs et joueurs. Des dizaines de milliards d’euros transitent ainsi chaque année sous leurs yeux. Depuis la loi du 9 juin 2010, ils sont censés avertir la cellule de lutte anti-blanchiment du ministère des Finances, Tracfin, s’ils ont le moindre commencement de soupçon d’un financement douteux. S’ils ne le font pas, ils risquent, au même titre que les banquiers, les notaires ou encore les marchands d’art, d’être poursuivis pour complicité de blanchiment d’argent.

Pourtant, en trois ans, et malgré cette obligation, aucun signalement n’est remonté à Tracfin. «C’est tout de même très bizarre. Ou tout du moins anormal qu’on n’ait pas reçu de déclaration de soupçon», indique-t-on au sein de l’organisation. Manque de volonté? Culture du secret et protection délibérée des intérêts? «Les transferts de joueurs, en raison des conditions d’opacité qui les entourent et les montants considérables qu’ils drainent, constituent […] un vecteur possible pour blanchir de l’argent sale», écrit Tracfin dans son rapport d’activité 2012.

«On n’est pas sous Vichy»

De leur côté, les agents se défendent de fermer les yeux sur les montages financiers pratiqués lors des transferts de joueurs. «Premièrement, je n’ai jamais rien vu de tel dans toute ma carrière. Si l’on ne déclare rien, c’est qu’il n’y a rien. Et deuxièmement, nous sommes constamment maltraités et diffamés par les pouvoirs publics. Je considère que je n’ai pas à coopérer», s’agace Bertrand Cauly, agent de joueur et président du Syndicat national des agents sportifs (Snas). Bruno Satin, un autre agent sportif, assimile la démarche à de «la délation». «On n’est pas sous Vichy!» peste-t-il.

>> Qu’est-ce qu’un transfert à risque?

Les agents de joueurs, au rôle d’intermédiaire, risqueraient de se mettre en porte-à-faux avec un client, que ce soit le club ou le joueur. «Jamais un agent ne risquera de se mettre dans cette position. On refuse d’entrer dans ce type de discussion», commente l’un d’entre eux. Rendue anonyme, la déclaration de soupçons auprès de Tracfin fonctionne désormais relativement bien auprès des banques, pourtant elles aussi soucieuses du secret professionnel. «Il faudrait peut-être aussi intégrer les fédérations, des observateurs plus neutres», souligne-t-on au sein de la cellule.

Assainir le marché du sport

Le silence des agents peut aussi s’expliquer par un défaut de sensibilisation auprès d’eux. A l’Ecole des agents de joueurs de football (EAJF), le directeur du business développement de l’école n’est pas au fait de cette loi de 2010. «On n’a jamais discuté avec Tracfin et cette disposition ne nous est jamais remontée aux oreilles», reconnaît Antony Zouzout. «La profession est très montrée du doigt. Parfois à juste titre quand des mineurs sont enlevés à leurs parents et ramenés en Europe. Mais concernant le blanchiment, on ne sait pas», lâche-t-il, promettant de demander «au professeur de droit de l’école de se pencher sur la question».

Malgré toutes ces réserves, la cellule de renseignement de Bercy entend bien faire respecter la loi et assainir le marché du sport. Une source interne à Tracfin assure que «l’année 2014 sera la grande année [des agents de joueurs]». «Ils n’auront pas le choix et finiront par comprendre quand l’un d’entre eux sortira les menottes aux poignets.» Les agents de sportifs sont prévenus.