Fabrice Pellerin: «Si on dit que je suis prétentieux, eh bien je m'en fous»

INTERVIEW L'entraîneur de Yannick Agnel et Camille Muffat dévole ses méthodes de management dans un livre...

Propos recueillis par Romain Scotto
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Le champion olympique Yannick Agnel (à dr.) et son coach Fabrice Pellerin (à g.) le 22 mars 2012 à Dunkerque.
Le champion olympique Yannick Agnel (à dr.) et son coach Fabrice Pellerin (à g.) le 22 mars 2012 à Dunkerque. — P.Rossignol/REUTERS

Avec neuf médailles glanées lors des derniers JO, le clan niçois connaît plutôt bien les mécanismes de la gagne au très haut niveau. Leur entraîneur Fabrice Pellerin délivre quelques-uns de ses secrets dans un livre, paru cette semaine: Accédez au sommet, le chemin est en vous. Des conseils qui dépassent largement le cadre de la natation.

N’avez-vous pas peur de dévoiler vos secrets aux autres entraîneurs?

Non. Je n’ai pas pensé à ça. Ce livre est destiné au grand public. Je m’appuie sur notre légitimité. Mais l’idée est d’en tirer des enseignements pour le rattacher à ce que chacun vit au quotidien dans son boulot, ses relations sociales, affectives. Dans mon laboratoire humain, j’ai observé quelque chose sur l’échec et le succès. Ça vaut le coup d’y penser. C’est transposable dans d’autres secteurs d’activité.

Vous voulez dire que vous auriez pu coacher dans un autre domaine?

Oui, vraiment. On me sollicite pour consulter dans les entreprises, pour animer des conférences dans les écoles. Des fédérations me sollicitent. Des coachs dans le tennis aussi. La société a bien identifié qu’il y avait des choses précieuses dans le sport qui peuvent servir de modèle. Au-delà de ce qu’on a vécu égoïstement dans notre petit coin, on peut partager des choses et pourquoi ne pas aider d’autres personnes à résoudre des problématiques.

Dans quel sport aimeriez-vous intervenir?

J’ai une passion pour les sports individuels. Tout dépendrait du sérieux du projet. Pour butiner ça ne m’intéresse pas. Les sports artistiques me branchent bien. Patinage, gymnastique... C’est riche, on peut jouer sur différents tableaux. L’esthétique notamment. On peut se démarquer, il y a une connotation psychologique importante. Travailler avec des musiciens me plairait aussi. 

Vous ne semblez aussi pas aimer la fausse modestie…

Chacun à son niveau peut avoir un objectif noble qui mérite d’être accompli. Il ne faut pas porter de jugement sur la valeur d’un objectif. Ce qui compte, c’est d’être honnête et précis avec ce qu’on veut. Quand on dit "je veux être champion olympique", ça peut ressembler à de la prétention. Celui qui veut être champion départemental peut passer pour le fainéant de service. Quand on dit qu’on veut être champion olympique, on accepte le risque d’être jugé. Notre société ne jure que par l’évaluation, la critique.

Cela vous agace-t-il?

Il n’y a pas de place pour la mesure. C’est toujours extrême. Quand ça va, il y a un débordement émotionnel qui stigmatise l’instant et qui laisse percevoir que c’était un moment accidentel. Il faut rester mesuré dans sa réaction de manière à pouvoir rééditer l’objectif. Cette modération,  j’ai pu l’observer chez les Américains. Pour eux la victoire n’est pas un exploit. On remet les compteurs à zéro et c’est reparti. En France, on n’en est pas encore à un partage des médailles d’or. On est sur le coup de l’émotion. Le jour où on aura deux ou trois Camille Muffat, on sautera moins parce qu’on sera fatigués de le faire (il rit). Mais on appréciera le moment, tout simplement.

Cette quête de sérénité aurait pu vous amener à déménager à l’étranger?

Par exemple, oui. On aurait baigné immédiatement dans ce mécanisme. Aujourd’hui, à force de travail et de conviction, on est arrivé à créer ce microcosme. Il faut l’entretenir, le développer. J’aurais pu aller dans les pays anglo-saxons. On m’a approché. On m’a fait savoir que j’avais le profil qui correspondait.

En 2006, vous avez pourtant failli arrêter?

En fait, jusque-là, je croyais que pour gagner, il y avait un déterminisme fort. Il fallait être grand, souple, supérieurement doté mentalement. Comme s’il fallait être une espèce hors norme. Et finalement j’ai appris au contact des nageurs que la vraie force peut résider ailleurs. Bien souvent, se cachent dans les particularismes les défauts des occasions d’être différent et plus fort encore. Django Reinhardt par exemple a développé une technique musicale par rapport à son handicap (il avait deux doigts invalides, ndlr). Aujourd’hui des guitaristes tâchent de reproduire son style.

Ne vous sentez-vous pas un peu seul en France avec vos méthodes? Et n’avez-vous pas peur de passer pour un gourou?

Non. Je ne veux pas donner de règles absolues. Je laisse la liberté aux gens. C’est un témoignage que je produis. Et puis, si on dit que je suis prétentieux dans la façon dont j’entraîne, eh bien je m’en fous. Ça me donnera une énergie folle parce que ça me montrera sur une voie différente. Et si elle est différente, par définition, ça mènera vers quelque chose de passionnant.