Manaudou face à la suspicion du dopage

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La Française Laure Manaudou a remporté le 400 m nage libre dames des Championnats d'Europe 2006 de natation, en battant le record du monde en 4 min 2 sec 13/100, dimanche à Budapest.
La Française Laure Manaudou a remporté le 400 m nage libre dames des Championnats d'Europe 2006 de natation, en battant le record du monde en 4 min 2 sec 13/100, dimanche à Budapest. — Joe Klamar AFP

La question brûle les lèvres. Comment Laure Manaudou fait-elle pour enchaîner les courses, les médailles et les records? De telles performances sont-elles possibles sans avoir recours au dopage ? Quelques jours après la confirmation des contrôles positifs de Floyd Landis, vainqueur du Tour de France, et de celui de Justin Gatlin, recordman du monde du 100 mètres, Laure Manaudou ne peut rester à l’abri des suspicions. Surtout que de nombreux observateurs ont souligné le peu de contrôles réalisés pendant les compétitions. « Aucun sport n’est épargné », affirme ainsi Antoine Vayer, qui dirige  AlternatiV, une cellule de recherche, d’entraînement et de communication sur le dopage.
Pour cet ancien entraîneur de l’équipe cycliste Festina, « des coureurs dopés parviennent à ne pas se faire prendre dans le cyclisme, alors que c’est le sport le plus contrôlé, le plus surveillé. Pourquoi ne serait-ce dès lors pas possible dans d’autres sports ? C’est au contraire plus facile. » Antoine Vayer, qui ne travaille pas spécifiquement sur la natation, met les pieds dans le bassin : « Laure Manaudou est une athlète comme les autres. L’homme est faillible. Elle peut mentir. Elle peut aussi ne pas tricher et un jour tricher. Or si elle veut se doper, elle peut le faire puisque le manque de contrôle le permet. On est donc en droit d’avoir des doutes. Et c’est ça qui est embêtant : le manque de contrôle drastique fait qu’en matière de sport, il y a toujours une suspicion. Personne ne peut avoir la certitude qu’elle n’est pas dopée ».

Technique et puissance

Greg Armstrong déclarait il y a dix jours à propos de Floyd Landis : « C’est un mec bien. C’est le milieu qui est pourri. » Celui de la natation le serait-il moins ? Claude Fauquet, le directeur technique national, ne l’assure pas : « On se souvient des nageuses est-allemandes qui battaient des records en basant tout sur la puissance ». Sauf que, d’après le DTN, la natation a beau être un sport demandant de la puissance et de l’endurance, les records de Laure Manaudou ne sont pas fondés là-dessus. « C’est par sa technique qu’elle gagne du temps. Avant, on croyait qu’il fallait être le plus puissant possible pour affronter la résistance de l’eau. Laure, elle, tente de la prendre de profil. Elle ne bat pas des pieds pendant presque toute la course. Ils ne lui servent qu’à trouver un juste équilibre. » Une analyse partagée par Gérard Dine, professeur de biotechnologie à l’école Centrale à Paris, et concepteur du suivi longitudinal : « Ce suivi est imposé par la loi depuis 1999. Il se situe en dehors des contrôles en compétition et vise à ce qu’on connaisse le dossier de chaque athlète, son évolution. En la matière, la fédération française de natation a été pionnière puisqu’elle l’a mis en place avant même que la loi ne l’y oblige. Alors c’est vrai que les contrôles urinaires, tels qu’ils sont pratiqués lors des compétitions, ne détectent pas grand chose. Mais s’il y avait un problème pendant le suivi, la commission médicale française prendrait les mesures nécessaires. C’est ce qu’avait fait la Fédération française d’athlétisme quand elle s’était opposée à la participation de Fouad Chouki au 1500 m des championnats du monde en 2003 ».

Musculature

Le suivi ne peut pour autant garantir une absence de dopage. Gérard Dine regrette ainsi qu’il n’y ait pas plus de « coordination entre les différentes formes de contrôle », comme il regrette qu’il n’y ait « pas plus de tests sur les cheveux des athlètes ». Pour autant, à sa connaissance, il n’y a pas en France de « cellule de recherche suffisamment développée pour permettre aux athlètes de passer au travers des mailles du contrôle ». En conséquence, il dit « ne pas avoir de doutes majeurs sur l’aspect clean de la natation française », estimant lui aussi que les records battus sont dus aux progrès en matière de « flottabilité, pénétration dans l’eau, fluidité des gestes et techniques d’entraînement ». Et dans l’eau, « dans un milieu en apesanteur ; la répétition des efforts et des courses n’est pas comparable à ce qui se fait dans l’air. L’implication musculaire n’est pas la même », explique Claude Fauquet. Le DTN ajoute que « Laure n’a pas connu d’accroissement spectaculaire de sa musculature depuis qu’elle nage », ce qui d’après lui, exclut toute prise d’anabolisants et d’hormones de croissances. Du fait « d’une maladie du sang », la recordwoman du monde du 400m nage libre serait par ailleurs, comme l’avait révélé son père « dans l’incapacité de prendre de l’EPO, car cela mettrait sa vie en danger ». Au contraire, pour ses proches, son fort taux de globules rouges, qu’elle partagerait avec 2 à 3% de la population française, constituerait une prédisposition à devenir une championne.
Claude Fauquet, qui fréquente la championne au quotidien, convoque un dernier argument, moins scientifique, mais auquel il croit par-dessus tout: « Cela ne correspond pas à son profil psychologique. Elle se lance des défis, pas pour être célèbre, pas pour gagner de l’argent, mais parce que ça l’engage et qu’elle veut y arriver ».
Michaël Hajdenberg