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CA fumePourquoi quand ça sent la merguez, la manif n’est jamais loin

Réforme des retraites : Pourquoi quand ça sent la merguez, la manif n’est jamais loin

CA fumeDans tous les cortèges de France, en plein mouvement social contre la réforme des retraites, elle est omniprésente : la merguez. Et si son évocation peut faire sourire, sa présence dépasse le simple stade de l’anecdote
Des merguez sur le grill.
Des merguez sur le grill.  - jackmac34/Pixabay / Pixabay
Octave Odola

Octave Odola

L'essentiel

  • Impossible d’oublier son goût, difficile d’échapper à son odeur : quand ça sent la merguez, la manifestation n’est jamais loin.
  • En 2019, François Ruffin décrivait l’aliment comme un « outil révolutionnaire ». Pourquoi les merguez se retrouvent dans chaque manifestation ? Ont-elles un rôle à jouer ?
  • Eléments de réponse avec Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférence en science politique et Éric Birlouez, sociologue de l’alimentation.

Tous les influenceurs vous le diront : en mal, en bien, peu importe, l’essentiel est surtout qu’on parle d’eux. Pour la merguez, star culinaire des manifestations, la règle est la même : les détracteurs aboient sur son absence de composition précise, son gras, son piquant. Le cortège, lui, passe. En plein mouvement social contre la réforme des retraites, son odeur parfume les défilés, au milieu des drapeaux syndicaux et des slogans tendus à bout de bras sur des pancartes en carton.

La merguez « fut le symbole olfactif et gustatif de l’occupation de l’espace par la contestation populaire », disait à son propos l’ethnologue Noëlle Gérome, dans les colonnes du journal Le Monde, en 2001. Vingt ans plus tard, la phrase se conjugue au présent, tant son odeur se démarque parmi celles des frites, de la bière, de la paella et de toute la « street food » de manif. Pourtant, à l’heure d’évoquer ce morceau de viande, tout le monde s’est refilé la patate chaude. Les petits syndicats nous ont renvoyés vers les gros, ceux qui en font cuire avant le départ des cortèges. Les grosses organisations, elles, n’avaient pas le cœur à évoquer ce sujet en pleine grogne sociale, par manque de temps, et peut-être aussi par peur de la décrédibilisation.

« La merguez, ça peut être très politique »

Alors la merguez joue-t-elle un rôle dans la contestation ? « C’est emblématique de la cuisine populaire. La merguez, c’est gras, on la mange avec les doigts, on n’est pas très regardant sur sa composition. Et, en même temps, c’est un aliment transculturel, qui peut aussi permettre de contribuer aux caisses de solidarité des grévistes », éclaire Éric Birlouez, sociologue, auteur de l’Histoire de l’alimentation des Français, du Paléolithique au Covid-19. « La merguez, ça peut être très politique. C’est un peu un marqueur social, ça peut évoquer un mépris de classe d’un côté, une manière de décrédibiliser les manifestations, et ça représente aussi des traditions militantes syndicales », analyse Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférence en science politique à l’université de Montpellier et membre du Cepel (centre d’études politiques et sociales) .

En avril 2019, le député insoumis François Ruffin qualifiait, lui, notre dérivé star de la saucisse « d’outil révolutionnaire » alors qu’il prônait le retour des « gilets jaunes », dont l’une des marques de fabrique a été d’organiser des barbecues sur les ronds-points. « Durant ce mouvement, il y avait beaucoup de primo contestataires, issus de classes populaires. Ils investissaient les ronds-points sans avoir de capital militant ou politique. On retrouvait des modes de sociabilité populaire dans ces lieux, chacun amenait son savoir-faire. Dans ce cadre-là, amener un thermos de café ou faire griller les merguez pour tout le monde, ça devient un acte politique. Les « gilets jaunes » ont permis à des compétences quotidiennes de devenir des actions concrètes. Et c’est plus accessible pour certains profils qu’une assemblée générale militante ou qu’une manifestation classique », poursuit Emmanuelle Reungoat.

La merguez permet de souder le groupe

Et la merguez joue également un rôle social entre défenseurs d’une même cause. « L’aliment est peu cher, c’est accessible pour tout le monde. Et ça fait partie aussi de la convivialité entre manifestants. Son odeur, ça rappelle aussi les vacances, les apéros », glisse Éric Birlouez.

La convivialité va permettre de souder le groupe face aux difficultés inhérentes à la mobilisation. « Cet aliment marque la sociabilité militante. Manifester, ça prend du temps, de l’argent, c’est un effort. Il faut qu’il y ait aussi d’autres choses pour contrebalancer ça, précise Emmanuelle Reungoat. En manifestation, on tisse des liens, on crée des amitiés, et c’est aussi ce qui va permettre à la lutte de perdurer ».

Après les soupes communistes dans les grèves de la Belle Epoque (1900-1914), les soupes populaires, la merguez a joué des coudes pour se faire sa place dans les cortèges de la seconde partie du XXe siècle. Avec un combo gagnant : simplicité, radicalité, convivialité, résumé en chanson par Les Musclés en 1990. Du bœuf, de l’agneau, du mouton, des épices, etc. A l’image de ses ingrédients, la merguez représente finalement assez bien ce qu’est un cortège de manifestants. On ne peut pas citer le nom de chacun des membres du défilé, mais un simple regard suffit pour y voir l’unité.

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