Tuerie de Haute-Savoie: «Les enfants ne sont pas condamnés au traumatisme»

INTERVIEW Hélène Romano, docteur en psychopathologie et référente de la consultation de psychotraumatisme au CHU de Créteil (Val-de-Marne), explique à «20 Minutes» l'état psychologique des deux fillettes survivantes du drame, et les conséquences sur leur avenir...

Bérénice Dubuc
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Des gendarmes postés sur les hauteurs de Chevaline (Haute-Savoie) où a eu lieu un quadruple meurtre le 5 septembre 2012.
Des gendarmes postés sur les hauteurs de Chevaline (Haute-Savoie) où a eu lieu un quadruple meurtre le 5 septembre 2012. — Cyril VILLEMAIN / 20 MINUTES

Comment expliquer que la petite fille de 4 ans soit restée cachée pendant 8 heures dans la voiture?

Le fait qu’elle n’ait pas bougé peut s’expliquer par deux hypothèses. La première est qu’elle était en inhibition stuporeuse, une réaction de paralysie émotionnelle et physique. C’est comme un court-circuit: le temps s’est arrêté au moment de l’horreur qu’elle a vécue. La seconde hypothèse c’est qu’elle était dans un état de terreur, consciente qu’il y avait un danger, et elle a juste voulu se protéger.

Pourquoi est-ce important?

Définir ce pourquoi elle n’a pas bougé est très important pour sa prise en charge. En effet, dans le premier cas, il y a un risque majeur de troubles post-traumatiques car la blessure psychique est plus intense -elle était en état de stress dépassé- , et la culpabilité plus forte. Les enfants qui ne sont pas blessés dans ce type de situation ressentent plus de culpabilité, car, dans leur imaginaire, ils pensent qu’ils auraient pu faire quelque chose pour empêcher ce qui s’est passé, et certains en arrivent même à s’imaginer que le drame est arrivé à cause d’eux.

Dans la seconde hypothèse, elle était encore consciente, elle a réagi à ce qui se passait, elle s’est protégée. Elle était en état de stress adapté. C’est une situation où il y a moins de troubles post-traumatiques.

Comment interpréter sa réaction, notamment son sourire, lorsqu’elle a été découverte?

Ce sourire n’est pas un sourire de plaisir, mais de défense. L’attitude adaptée aurait été des larmes. Ce sourire est une conduite automatique. Cela peut laisser penser qu’elle était plutôt en état de stress dépassé.

Quand les troubles post-traumatiques apparaissent-ils?

Le temps de latence post-traumatique est variable. Les troubles peuvent s’exprimer très vite ou très longtemps après le drame, dans des moments de fragilisation comme l’adolescence, une grossesse, ou lors de l’arrivée à l’âge des parents lorsqu’ils sont morts. Ce qui est important, c’est qu’il y ait une prise en charge adaptée à l’enfant tout de suite après. Cependant, il ne faut pas l’obliger à un suivi. Il est possible de le voir régulièrement, mais sans que cela soit obligatoire.

Ce suivi doit être extrêmement souple et adapté aux besoins de l’enfant. Il faut aussi également que les «tuteurs de résilience» -proches, parents-soient suivis, non seulement parce qu’ils ont leur propre peine à gérer, mais qu’ils doivent aussi épauler les victimes. Il doit s’agir d’un travail constant, ensemble, avec le thérapeute, pour accompagner l’enfant.

Ces petites filles pourront-elles surmonter ce traumatisme?

On sait que les enfants ne sont pas condamnés au traumatisme. Les deux fillettes risquent de ressentir la culpabilité d’être survivantes. Il ne faut donc pas leur dire «ce n’est pas ta faute», mais leur parler d’autres enfants qui ont connu des situations similaires et leur demander d’expliquer pourquoi elles se sentent coupables. Il faut leur porter un regard qui ne soit pas seulement celui que l’on pose sur des survivantes.

De par son jeune âge, la petite fille de 4 ans a-t-elle plus de chances de s’en sortir?

C’est une erreur de penser que les jeunes enfants sont moins traumatisés, qu’ils vont oublier, que la mémoire à cet âge-là n’est pas la même. Les petits sont tout aussi marqués, mais on reconnaît moins bien leurs troubles. De plus, son âge l’empêche d’avoir les mêmes ressources psychologiques que l’autre petite fille, plus âgée, pour comprendre ce qui s’est passé. Le risque majeur, c’est qu’on lui demande d’oublier ce qui s’est passé, de ne plus en parler.

Le fait de parler de cet événement est donc salvateur?

Oui, mais pas seulement pour les victimes. Ce drame est un événement marquant pour les adultes, mais il est important de rappeler aux internautes de faire attention à leurs propres enfants. Il faut qu’un adulte les aide à décrypter cet événement tragique, et qui peut être traumatogène pour les enfants. D’autant plus quand ils sont jeunes: les petits peuvent par exemple penser que les «méchants» vont venir chez eux tuer aussi leurs parents.

Il faut donc leur demander ce qu’ils ont compris du drame, quelles sont les questions qu’ils se posent, leur expliquer que c’est un événement extrêmement rare, que l’on va maintenant prendre soin des petites filles, qu’elles vont être protégées, et qu’eux le sont aussi.