Cécile Duflot sifflée: A l'Assemblée nationale, le machisme a la dent dure

Oihana Gabriel et Anne-Laëtitia Béraud

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La ministre de l'Egalité des Territoires et du Logement Cécile Duflot à l'Assemblée nationale, le 17 juillet 2012.
La ministre de l'Egalité des Territoires et du Logement Cécile Duflot à l'Assemblée nationale, le 17 juillet 2012. — WITT/SIPA

Elisabeth Guigou (PS) moquée, Cécile Duflot (EELV) huée, Rachida Dati (UMP) résumée à ses tenues haute-couture... Le machisme semble avoir encore de beaux jours devant lui à l’Assemblée nationale française. Mardi soir, lors de la séance de questions au gouvernement, Cécile Duflot, ministre de l'Egalité des Territoires et du Logement, s’est fait huer par une partie des rangs de l’opposition en raison, semble-t-il, de sa robe.

Mais la moquerie sur les parures des députées n’est pas l’apanage de la droite et n’épargne pas son propre camp. «Ces réflexes sexistes sont récurrents, assure Mariette Sineau, chercheuse à l’Institut d’études politique et au CNRS. Ségolène Royal candidate pour l’élection présidentielle a été victime de propos terribles de la part de ses camarades.»

Ce même mardi, Bernard Debré (UMP) s’est aussi attaqué à Rachida Dati (UMP). Quand LCP lui demande sa position sur une possible candidature de la maire du VIIe arrondissement parisien pour la tête de l’UMP, il répond: «Je ne suis pas sûr que Vuitton ou Dior ait sa place à ce niveau.»

Ce mardi, Patrick Balkany (UMP) rejette les accusations de machisme sur le site du Figaro. Le député des Hauts-de-Seine se justifie ce mercredi: «On peut regarder une femme avec intérêt sans que ce soit du machisme.» Ce mercredi, lors d’une réunion de la droite populaire -uniquement des hommes, l’évocation de la parité provoque un rire gras.

Si le nombre de femmes députées a grimpé cette année, passant de 18,5% à 26,9% de l’Assemblée, elles doivent parfois faire face à des réflexes machistes d’un autre âge. «C’est inadmissible, explose Corinne Lepage, députée européenne (Cap21). On peut critiquer Cécile Duflot pour ses mesures, mais pas parce qu’elle a une robe ou un pantalon. Même si je fais partie de ceux qui pensent que la tenue en jean sur la photo du gouvernement n’était pas la plus adéquate. Mais ce serait pareil pour un homme. C’est lié au symbole de décontraction et non au sexe. Je peux juste imaginer que certains ont eu cette réaction pour demander pourquoi porter une robe aujourd’hui alors que vous étiez en jean pour la photo ?»

«Qui va garder les enfants?»

Si ce genre d’attaques misogynes semble diminuer ces dernières années, d’autres femmes ont eu droit à des piques acerbes. «A une époque, quand une femme ministre ou députée prenait la parole, il y avait dans les rangs de ces hommes majoritaires un bruit d’assentiment ou de désapprobation sur sa tenue, rappelle Corinne Lepage. Je me souviens d’une élue il y a une dizaine d’années qui parlait à l’Assemblée nationale d’une femme violée dans le métro. Et un brillant député avait répliqué «avec la tête que t’as, ça risque pas de t’arriver». Edith Cresson a été la championne des attaques machistes. Mais Ségolène Royal en a pris plein la figure avec la réplique «qui va garder les enfants?» En France, on a cette vision que les femmes ne sont pas à leur place en politique. Alors qu’à l’Assemblée européenne ça ne viendrait à l’idée de personne! Il faut dire qu’il y a 40% de femmes…»

Et la députée européenne de regretter le manque d’entraide féminine. «La solidarité partisane supplante la solidarité féminine. Si toutes les députées se levaient pour huer les hommes qui sifflent une femme, ils ne le feraient pas deux fois…»

«La misogynie recule»

Mais avec la féminisation et le rajeunissement de l’Assemblée, certains pensent que les réflexes machistes s’atténuent. «Cette poignée de députés n’a pas grandi leur fonction, regrette Olivier Dussopt, un des plus jeunes députés. La misogynie recule mais l’incident de mardi montre qu’il y a des rechutes. Aujourd’hui, on ne remet plus en cause la capacité des femmes. Certains sujets comme les discriminations sont révélateurs: on croit que ça a avancé, mais il y a encore des dérapages, comme lors du débat sur le mariage homosexuel.»

Pour Mariette Sineau, chercheuse, ces réflexions sont moins la marque d’une misogynie qu’une réaction de défense face à des concurrentes. «On essaie de les ramener à leur corps pour mettre en cause leur légitimité. Certains députés pensent qu’elles ne seraient pas élues sans la loi sur la parité. En France, la rétention du pouvoir semble plus forte qu’en Espagne ou en Italie, pays latins et de tradition catholique. La politique est considérée comme sacrée, de droit divin donc réservée aux hommes. La France est d’ailleurs un des rares pays européens où les femmes n’ont jamais présidé l’Assemblée nationale.»

Une égalité en nombre et en pouvoir

Les femmes politiques françaises condamnées à supporter des propos rétrogrades? La fin du machisme passera pas une égalité pure et simple entre hommes et femmes en politique, aussi bien pour le nombre que pour le pouvoir. «Il serait étonnant que la parité ait lieu aux prochaines législatives, mais je pense que ça va progresser de plus en plus vite, reprend Mariette Sineau, chercheuse au CNRS et auteure de Femmes et pouvoir sous la Ve République. Si le non-cumul des mandats est mis en place et une dose de proportionnelle introduite dans certaines élections, cela pourrait mettre à mal ce système qui se mord la queue: on reconduit les notables, donc les hommes connus. Mais il faut aussi pour mettre fin à cette virilité déplacée à l’Assemblée que les femmes obtiennent des rôles clefs dans les commissions, les groupes pour qu’elles contrôlent les pratiques.»