Le scandale de la morgue de Lens porté devant la Chancellerie

JUSTICE Des cadavres n'auraient pas été «recousus» après l'autopsie...

William Molinié

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Le 16 juillet 2012. Hervé Louvrie et Marie Christiane Daugimont, de l'association des victimes des autopsies, manifestent a proximité du ministère de la Justice pour denoncer les autopsies médico-legales irrespectueuses menées sur certaines dépouilles.
Le 16 juillet 2012. Hervé Louvrie et Marie Christiane Daugimont, de l'association des victimes des autopsies, manifestent a proximité du ministère de la Justice pour denoncer les autopsies médico-legales irrespectueuses menées sur certaines dépouilles. — V. WARTNER / 20 MINUTES

Hervé Louvrié ne décolère pas. Mégaphone à la main, des tracts dans l’autre, il interpellait ce lundi les passants de la Place Vendôme (1er), devant le ministère de la Justice, pour, dit-il, «leur montrer comment [sa] femme est morte deux fois». Photos à l’appui, il force les regards à se poser sur le corps de Betty qui s’est suicidée en absorbant du Destop, un produit corrosif. Allongée sur une table d’autopsie de la morgue de Lens, son ventre est ouvert sur toute la longueur. On y aperçoit la cage thoracique et les viscères. «Elle est passée sur un étal de boucher», peste-t-il.

Membre de l’Association des victimes des autopsies médico-légales irrespectueuses de la dignité humaine, son combat s’est durci depuis le 7 juin dernier, date à laquelle le tribunal de grande instance de Béthune a refusé de juger deux médecins légistes et deux garçons d’amphithéâtre, chargés de restaurer les corps après autopsie. Le juge a estimé que les faits «d’atteinte à l’intégrité du cadavre», pour lesquels ils étaient poursuivis, étaient prescrits. «Il ne peut pas y avoir prescription pour des centaines de cadavres», s'insurge-t-il, promettant de faire appel.

Dès juin 2008, Hervé Louvrié avait alerté les autorités. Devant les enquêteurs, un agent des pompes funèbres a expliqué que le corps de sa femme n’avait pas été «recousu» et que ses organes avaient été placés dans «un sac en plastique» à ses pieds, dans le cercueil. Selon lui, «90% des autopsies à la morgue de Lens ont subi ce même traitement». L’établissement a fermé six mois plus tard, après une inspection de la direction départementale des affaires sociales (DDASS) du Pas-de-Calais. Et depuis, 18 familles se sont manifestées, soupçonnant des pratiques identiques.

Rendre le corps en «préservant le respect dû au cadavre»

Le parquet de Béthune a estimé que l’infraction n’était pas caractérisée. «L’atteinte à l’intégrité, c’est le fait par exemple de lacérer un cadavre sans raison. Là, les examens ont été faits dans un cadre légal, celui de l’autopsie», avait indiqué aux médias la procureur. Une circulaire de la Chancellerie antérieure aux faits, datée du 23 juillet 1997, rappelait pourtant les règles des bonnes pratiques: «L’agent d’amphithéâtre […] présente les corps aux proches avec l’attention et la dignité que cet acte requiert».

Par ailleurs, le ministère de la Justice a adressé le 20 août 2009 – donc après les faits – «des instructions à l’ensemble des procureurs généraux […], pour qu’ils veillent avec la plus grande vigilance à ce que la restitution des corps après autopsie ait lieu dans des conditions préservant le respect dû au cadavre et la dignité des proches du défunt». Ces recommandations ont été étendues «aux autopsies judiciaires», soulignait en avril 2011 le ministère de la Justice. «C’est la preuve que l’Etat reconnaît qu’il y a eu un dysfonctionnement», avance Hervé Louvrié.

«Il arrivait que des organes soient mélangés»

Désormais, les familles membres de l’association réclament la possibilité d’exhumer les corps de leurs proches pour les incinérer, ce que la justice leur refuse. «Nous voulons aussi une peine exemplaire pour les responsables», poursuit Hervé Louvrié, justifiant son action afin que «ça ne recommence pas» et que «le tabou soit levé».

D'autres hôpitaux, dans la région parisienne ou la banlieue d’Angoulême, ont été mis en cause par des familles. Une source médicale bien informée, sous couvert d’anonymat, nous explique que «toutes les morgues ne faisaient pas leur travail dans les règles, même à Paris», souvent «à cause d’un manque de moyens ou de personnels». «Parfois, il arrivait, quand il y avait trois ou quatre autopsies au même moment, que les organes soient mélangés et ajoutés à un autre cadavre», détaille cette source.

«Il y a eu des dérives. C’est vrai. Certaines peuvent même perdurer. Il faudrait un meilleur cadre juridique mais aussi une formation spécifique pour les légistes. C’est d’abord une question d’éthique. Et cela demande des techniques bien particulières», estime un cadre de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP).