«Le salafisme est aujourd'hui extrêmement minoritaire en France»

INTERVIEW Gilles Kepel, professeur spécialiste de l'islam à Sciences-Po Paris et auteur de «Quatre-vingt-treize», paru aux éditions Gallimard, commente l'affaire de Toulouse...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Gilles Kepel, professeur spécialiste de l'islam à Sciences-Po Paris, le 10 août 2004, à Francfort, en Allemagne.
Gilles Kepel, professeur spécialiste de l'islam à Sciences-Po Paris, le 10 août 2004, à Francfort, en Allemagne. — ANDERSEN ULF/SIPA

- Comment expliquer le parcours de ce jeune, jusqu’à son passage à l’acte?

Généralement lorsque des jeunes vont dans des camps en Afghanistan, ils sont formatés sur place et pris en main par des imams salafistes. Ils leur disent qu’ils ne sont plus Français, mais combattants d’un islam radical et qu’ils doivent rompre avec la France et avec ceux qu’ils stigmatisent comme étant de mauvais musulmans: ceux qui croient aux valeurs de la République, ceux qui travaillent pour l’Etat et notamment les militaires. Dans l’affaire de Toulouse, les premiers meurtres ont été perpétrés contre des soldats français de confession musulmane. Ce n’est pas un hasard. Car cette espère de haine identitaire du présumé meurtrier, exacerbée par le salafisme djihadiste, s’est transformée en militantisme, qui a pris ensuite en otage la tragédie israelo-palestinnienne. Il a étendu le spectre de la haine en tuant des enfants juifs en prétendant qu’il vengeait ainsi des enfants palestiniens. C’est une manière d’essayer de rassembler des soutiens en se présentant comme défenseur de l’islam, attaqué en Palestine. Et ce alors même que les assassinats de militaires musulmans font horreur à la communauté.

-Y a-t-il eu d’autres affaires du même type en Europe?

 On avait déjà vu cela en Angleterre il y a quelques années où des islamistes radicaux d’origine pakistanaise avaient prévu de tuer des soldats britanniques musulmans qui avaient servis en Irak pour purger la communauté de ceux qu’ils percevaient comme pas assez radicaux. L’affaire de Toulouse évoque aussi à l’envers, ce qui s’est passé en Norvège avec le tueur Anders Breivik. Ce dernier a commencé par tuer des «proches» pour purger la communauté des «mauvais» avant de se retourner contre les «ennemis».

-Le salafisme est-il en train de se développer en France?

Il est aujourd’hui extrêmement minoritaire. Mais le danger est que les militants salafistes essayent d’imposer une norme de l’islam aux autres musulmans, en leur faisant croire qu’ils sont de mauvais croyants. Parmi les salafistes, la majorité est non violente, mais il existe un groupe, les salafistes djihadistes, qui a décidé de passer à l’action violente, en passant par une formation en Afghanistan.

-Combien de salafistes sont fichés par les RG en France?

Quelques milliers. Mais il est difficile de déterminer le nombre de radicaux. Car certains ont pu l’être et s’en éloigner ensuite.

Sont-ils suffisamment surveillés?

Difficile de se prononcer pour l’instant. Mais depuis 1996, il n’y avait eu aucun attentat de ce genre car on a étouffé dans l'oeuf ce type de tentatives. L’enjeu principal désormais est, une fois le présumé criminel  de l’affaire de Toulouse mis hors d’état de nuire, d’éradiquer ses complices.

-Ces évènements risquent-ils de développer l’islamophobie en France?

On a assisté ce mercredi à une cérémonie très émouvante à l’Elysée où les représentants des communautés juives et musulmanes ont témoigné de leur unité. Il faut se rappeler que les victimes de cette affaire sont de confessions juive et musulmane et sont tous Français. C’est la responsabilité des politiques de mettre l’accent sur la cohésion de la communauté nationale. Et c’est aux responsables religieux de veiller à ce que les prédictions qui s’effectuent au nom de la religion ne soient pas dévoyées. De ce point de vue là, il y a un peu plus à faire.

C’est à dire?

On a un souci aujourd’hui de formation du culte musulman. Le fait que les salafistes essayent d’imposer la norme, pose un très gros problème. Il faut que dans les messages religieux, l’appartenance à la communauté nationale soit primordiale.