Michel, prof de philo, 56 heures de travail par semaine

TÉMOIGNAGE ichel, professeur de philosophie, est bien loin des 18 heures de travail hebdomadaires, évoquées par le candidat Sarkozy...

Christine Laemmel

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Michel Dias

«Tout enseignant qui voudra travailler 26 heures de présence dans l’établissement au lieu de 18 heures de cours, aura en contrepartie une augmentation de son traitement de 25%, soit près de 500 euros net par mois.» Avec cette déclaration lancée à Montpellier mardi 28 février, le candidat Sarkozy a réveillé le vieux démon des enseignants: la glandouille. Cette indécrottable réputation qui colle aux livres des profs, du primaire au lycée.

Michel Dias, 51 ans, professeur de philosophie à Aubusson (Creuse), n’échappe pas à la règle. Las, et un peu agacé aussi, il a contacté la rédaction de 20 Minutes pour nous livrer sa «vérité sur le temps de travail d’un professeur de lycée». «C’est mépriser le travail des enseignants que de prétendre qu’il leur reste aujourd’hui du temps à consacrer à d’autres taches que celles qui leur incombent déjà». Se défend-il. Démonstration.



Sur le papier, Michel travaille 20 heures. 20 heures pendant lesquelles il tente d’apprendre la philosophie à près de 90 élèves de terminale. Sur le papier seulement. Pour ces 20 heures de cours, Michel accumule près du double en préparation des cours et correction de copies. L’envers du joli décor de fonctionnaire.
 
28 heures de correction de copies et de préparation de cours
 
Ajoutons déjà huit heures de correction de copies par semaine. En période de vacances scolaires, c’est pire. «Je m’arrange pour que les élèves me rendent leurs devoirs avant le départ en vacances», explique Michel. «Vendredi dernier (24 février), j’ai eu 90 copies au total. A raison de 40 minutes par copie, ça vous laisse imaginer mon emploi du temps pour ces vacances».

Indispensable aussi, et «bien moins ingrat» que les copies pour Michel, la préparation des cours. Michel agence méthodiquement son emploi du temps pour se dégager 20 heures de travail à la maison, destinées à anticiper, imaginer, renouveler et même réviser, ses séquences de cours.

La version soft c’est la préparation classique. «Orienter le cours en fonction de la nature de la classe, ses préoccupations, voire des problématiques soulevées précédemment par les élèves». Oui, Michel adapte son cours aux ados qu’il a en face de lui, à leur sensibilité, leur engagement dans sa matière, leurs envies. Pour traiter par exemple de la notion de politique, Michel a normalement le réflexe Aristote. Mais cette année, il s’est rendu compte que ses terminales STG ont «un petit peu de mal avec cette terminologie, trop hermétique». Il a donc remplacé le philosophe grec par Alain, «qui traite exactement des mêmes problématiques, en plus contemporain. Avec plus de métaphores, les élèves accrochent mieux.»   Pour une séquence de cours, comptez environ une heure de mise en forme.

La version hard, c’est le grand nettoyage de printemps, notion par notion. Tous les trois ans, Michel réinvente le traitement de chaque chapitre de son cours. Sachant que chaque programme compte entre 9 et 23 chapitres, pour cinq classes. Donc environ deux notions par mois à repenser. «La philo est le plus stable de tous les programmes, reconnait-il, il n’a quasiment pas bougé depuis 1973.
 
Six heures de rédaction de corrigés chaque semaine
 
A côté de ça, Michel consacre souvent son mardi soir à la lecture, professionnelle toujours. «En ce moment je relis La politique d’Aristote, en vue d’un futur rafraichissement de ce cours». Les soirs de veille de lycée, il s’astreint également à une heure de «révisions». «Je me remets en tête les cours du lendemain. En fait, je revois le déroulement de ma journée. J’imagine les transitions, pense aux questions que je vais poser, quels élèves je vais interroger. Chaque séquence de cours est très paramétrée.» Michel tente d’anticiper les interactions qui feront vivre sa classe le lendemain pour prévoir les réponses de ses élèves et donc  les explications qu’il aura à fournir. 27 ans de carrière n’auront donc pas suffit à le lasser.

Le week-end, Michel ne ralentit pas vraiment le rythme. Samedi comme dimanche, il consacre six heures à la rédaction de corrigés. Et quand on est professeur de philo, cela équivaut à au moins une dissertation par semaine.

Ça ne lui prend que 10 minutes, mais après chaque cours, Michel doit en plus remplir le «cahier de texte électronique» de la classe. Une chance, il peut le faire à distance. «Ce qui constitue un confort certain» concède-t-il.
 
3.240 appréciations à donner pour l’orientation des Terminales
 
Investi, impliqué, nous l’aurons compris, Michel est en plus professeur principal de sa classe de terminale littéraire. Pendant la «très intensive» période des conseils de classe, en plus des 90 appréciations à déposer sur les bulletins et des cinq conseils de classe par trimestre, Michel doit donc aussi préparer une appréciation globale pour chaque élève, après consultation des collègues.

Début mars, chaque élève de terminale inscrit sur le site Admissions post-Bac ses vœux pour l’année suivante. Chaque professeur est alors censé donné une appréciation sur chaque vœu de chaque élève. Un élève peut faire jusqu’à 36 demandes. Michel pourrait donner jusqu'à 3.240 appréciations. «On ne peut pas s’en sortir!» lâche-t-il, un soupçon d’incompréhension dans la voix. «Alors je le fais par groupe de vœux…». 

Evidemment, Michel n’oublie pas de citer les quelques entrevues avec les élèves et les parents à propos de l’orientation ou encore les «conseils pédagogiques» (réunions entre professeurs d’une même classe) et «conseils d’enseignements» (réunions entre professeurs d’une même discipline).
 
Quatre demi-journées de repos pendant les vacances scolaires
 
Heureusement, Michel a encore, comme tout enseignant, LE privilège que leur envie TOUS les autres salariés: les vacances scolaires. Enfin presque. Car notre prof de philo relativise très vite. Pendant les «petites vacances», c’est environ six heures de boulot par jour, avec «quatre demi-journées par semaine» pour souffler (seulement).

Il pousse un peu Michel? Non. Il se définit simplement comme appartenant à une catégorie dont il n’est «sûrement pas le seul spécimen: celle des enseignants qui se veulent "auteurs" de leurs cours». Il compose avec ses armes contre une motivation «de plus en plus difficile à susciter chez les élèves», habitués «au "tout cuit" que proposent des marchands de "réussite facile et sans effort"». «Au final, beaucoup d'élèves me "détestent", regrette-t-il, comme savent le faire les adolescents, parce qu'ils confondent méthodes et recettes.» 

N’espérez même pas l’attaquer sur les deux mois de congés estivaux. «Etant de Bac, mes vacances commencent mi-juillet, et se terminent le 20 août, avec du classement, et la conception de nouveaux plan de cours». Entre les deux, Michel en profitera pour… Ecrire. Bonnes vacances Michel.