Naufrage du Costa Concordia: «Des gens repoussaient des enfants pour prendre leur place dans les chaloupes»

TEMOIGNAGE Julien Fourquet, 30 ans, participait à un séminaire sur le Costa Concordia. Il raconte à «20 Minutes»...

Propos recueillis par Chantal Féminier

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Passagers évacués du "Costa Concordia" arrivant sur l'ile de Giglio la nuit du 13 au 14 janvier 2012 ; les lumières du navire sont visibles en arrière plan.
Passagers évacués du "Costa Concordia" arrivant sur l'ile de Giglio la nuit du 13 au 14 janvier 2012 ; les lumières du navire sont visibles en arrière plan. — J. Fourquet / 20 Minutes

Ils étaient vingt: la direction de la société Raimondi, tous les commerciaux et leurs compagnes. Pour fêter une année 2011 marquée par un chiffre d’affaires exceptionnel, Benoît Sansone, le PDG de cette entreprise iséroise de 30 personnes (qui importe d’Italie du matériel pour carreleurs), avait organisé une séminaire d’une semaine à bord du Costa Concordia.

Partis le 8 janvier, tous étaient réunis ce vendredi soir dans un restaurant haut de gamme au onzième pont, quand le monstre des mers a percuté des rochers. L’un des commerciaux, Julien Fourquet, 30 ans, raconte à 20 Minutes...

«C’était la soirée de conclusion du séminaire. Notre PDG nous a accueillis, puis le commandant et le directeur du service hôtellerie sont venus nous parler. Le commandant, un Italien dont mon patron traduisait les propos, semblait assez fier de sa position, mais on le serait à moins à la tête d’un tel paquebot. Il nous a annoncé qu’il allait, selon la tradition de l’inchino (la révérence), s’approcher de l’île du Giglio pour en saluer les habitants. Il nous a invités à aller sur le pont le moment venu.

«Ils ont vu le rocher arriver !»

Mon patron et le directeur commercial sont alors sortis sur le pont fumer une cigarette… Ils ont vu le rocher arriver ! Ils sont rentrés en criant : «Accrochez-vous !» On a senti un choc violent, puis 10 secondes plus tard un deuxième, plus violent encore, soulevant le bateau : les assiettes, les verres ont explosé. Un piano a traversé la pièce… Nous nous sommes jetés sur les barrières de la mezzanine où était notre table. Notre chance est que ce restaurant sur deux niveaux était grand et sélect. il y avait peu de monde, sans doute autant de serveurs que de passagers… Nous étions peut-être une trentaine. Nous n’avons donc pas connu de bousculade à ce moment-là. Je n’ai pas vu de blessé.

En bas, des gens ont commencé à agresser les serveurs…J’ai cru comprendre qu’un Italien parlait d’un enfant qui n’était pas avec lui.»

Julien Fourquet et les autres membres du séminaire passent ensuite vingt minutes sans recevoir la moindre information. Regroupés dans le hall du restaurant, à 22h40, les hauts-parleurs ont diffusé un message : «Nous avons eu un problème de générateur électrique, la situation est sous contrôle.» Pendant une demi-heure, il a été répété 3 ou 4 fois. Entre-temps, on a connu une coupure d’électricité de quelques secondes…un gros moment d’angoisse dans ce bateau penché. Pendant un instant, on a cru qu’il allait se redresser. En fait, il partait en gite.»

«Un bruit de voie d’eau, comme une cascade»

Nouvelle demi-heure écoulée, nouveau message demandant cette fois aux passagers de récupérer les gilets dans les cabines. Julien Fourquet s’en charge avec un collègue : «Là, alors que nous passions dans une coursive, j’ai entendu un gros bruit de voie d’eau, comme une cascade ! Je n’avais plus aucun doute. En retrouvant le groupe, j’ai pris mon patron à part et lui en ai parlé. Il m’a répondu : «je sais». On savait tous les deux que cela allait être compliqué.»

Une nouvelle heure s’écoule, un nouveau message ordonne cette fois aux passagers de se regrouper sur le pont n°4 où sont les coursives de sécurité et les chaloupes. Cette fois, le groupe des Raimondi est confronté à la cohue, embarqué dans le flot des autres passagers.

«Arrivés sur le pont, Il n’y avait aucun personnel gradé, seuls ceux que l’on a appelé les «Philippins», cuisinier, serveurs… avec des gilets de sauvetage, qui essayaient de débloquer les chaloupes en frappant avec des haches. Certaines tombaient, se fracassant sur les rochers…»

«Moi aussi je suis enceinte !», hurle cet homme de 40 ans

Du côté des passagers, l’affolement tourne à la panique, provoquant des scènes auxquelles Julien Fourquet et ses amis assistent révoltés: « Certaines réactions étaient inhumaines: des gens repoussaient des enfants pour prendre leur place dans les chaloupes ! Nous-mêmes avons voulu faire passer en priorité la dame de notre groupe qui était enceinte; un homme d’une quarantaine d’années l’a écartée en hurlant : «Moi aussi, je suis enceinte !» Là, ça a été un moment très difficile.

«C’est à ce moment-là que nous entendons une voix, «celle d’une dame, une cuisinière, je crois qui nous appelait de l’autre côté du bateau». En suivant cette voix, les deux collègues passent d’un bord à l’autre et du 4e au 3e pont. «Et là, commente ému le salarié qui commençait à perdre espoir, on voit, je n‘ose pas dire une haie d’honneur, mais un cordon formé par les serveurs, les cuisiniers… Calés sur l’extérieur du bateau pour nous empêcher de tomber, ils nous guidaient vers des chaloupes qui étaient à la mer. L’eau était en train de monter sur le pont n°3…»

«Là, j’ai vraiment eu peur»

A cet instant, l’Isérois pense que son cauchemar touche à sa fin. «On se disait : enfin on va s’en sortir. Mais, à peine monté à bord de l’embarcation qui a déjà fait un aller-retour vers la côte, il comprend que celui-ci n’a plus de gouvernail et que l’homme qui la pilote le fait sans doute pour la première fois. «Il a accroché une sorte de crochet fixé sur le paquebot, qui nous retenait à celui-ci ! Tout le monde a crié au type d’arrêter la machine. Là, j’ai vraiment eu très peur ; nous étions une centaine à bord et je ne voyais pas comment on allait tous pouvoir sortir par une seule petite issue. Heureusement deux hommes se sont levés et ont réussi à libérer la chaloupe en poussant sur le crochet avant qu’il ne déchire le toit !»

Après un trajet chaotique, au cours duquel l’embarcation heurte deux ou trois autres chaloupes au passage, les deux collègues mettent un pied sur la terre ferme «à minuit trois», dans le petit port du Giglia. «Mon patron est grand, j’ai pu le repérer facilement et nous nous sommes tous retrouvés avec bonheur. On s’est embrassé longuement, on s’est félicité.»

«A cet instant, le pire a commencé»

Julien Fourquet confie pourtant que, pour lui, «c’est à cet instant que le pire a commencé.» Accueilli «par personne» sur le petit port, le petit groupe trouve refuge dans une église, «sans rien, les femme en vêtements très légers et talons aiguilles, les hommes en costume».

«De minuit à 8 heures du matin, nous sommes restés là dans le froid, sans jamais recevoir une information. Seuls les habitants, sortis spontanément pour aider les naufragés, nous ont donné des nappes pour nous couvrir. Moi j’ai reçu une serpillère d’une petit-fille que j’ai mise sur mes épaules. Nous avions une bouteille d’eau pour 20.

A 8 h du matin, on a finalement embarqué sur un bateau navette qui allaient à Porto Santo Stefano. mais il a fallu d’abord, que chacun donne son nom et prénom avant de monter… L’attente était interminable !

Julien a été ensuite emmené par bus jusqu'à Savone, avant de prendre un bus jusqu'à Marseille, où il a été pris en charge par les secours. Une semaine après la catastrophe, Julien Fourquet est à nouveau au travail et analyse froidement ces événements qui ont marqué sa vie et celle de ses collègues : «J’ai plus souffert de cet abandon, de ce déni que de l’accident lui-même.»