Policiers réquisitionnés dans les aéroports: «Une illustration supplémentaire d'un dérèglement des relations sociales»

INTERVIEW Pour l'historien Stéphane Sirot, l'attitude de l'État à l'égard des grévistes est une première depuis les années 30...

Propos recueillis par Nicolas Bégasse

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Des gendarmes à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, le 22 décembre 2011.
Des gendarmes à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, le 22 décembre 2011. — REUTERS/Pascal Rossignol

La substitution des agents de sûreté aéroportuaire grévistes par les forces de l’ordre à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle a créé la polémique, plusieurs syndicats dénonçant cette décision du gouvernement assimilée à un «cassage» de la grève. Contacté par 20 Minutes, Stéphane Sirot, historien et spécialiste des mouvements sociaux, apporte son éclairage.

La réquisition des forces de l’ordre, est-ce une façon de «briser la grève»?

Oui, c’est même une façon assez inhabituelle de le faire. Quand on observe les conflits sociaux depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la force publique ou l’armée n’ont été utilisées que lorsque les mouvements sociaux concernaient des secteurs vitaux. Mais pour les autres services, qui relèvent des entreprises privées, l’Etat ne s’est jamais permis d’intervenir. Cela nous renvoie très loin en arrière, aux années 30, quand le gouvernement intervenait de cette façon. On revit cela, de manière assez inédite dans la configuration contemporaine des conflits sociaux.

Le secteur de la sûreté aéroportuaire ne rentre pas dans la catégorie des «professions vitales»?

Ça n’a même strictement aucun rapport. Ce secteur n’est pas contrôlé par l’Etat, on est dans la configuration classique d’une entreprise privée confrontée à un conflit social.

Comment expliquer cette décision du gouvernement?

C’est une illustration supplémentaire d’un dérèglement des relations sociales, avec un droit de grève de plus en plus contraint et l’Etat qui délaisse son rôle de médiateur et préfère le pourrissement du conflit ou la reprise du travail par la contrainte. C’est aussi un signe politique à l’égard de l’électorat traditionnel de la droite républicaine, pour laquelle il est de bon ton de montrer une certaine fermeté dans les conflits sociaux.

Des syndicats d’agents de sûreté aéroportuaire dénoncent le fait que leurs remplaçants n’ont pas les agrémentations ou la formation nécessaire. Va-t-il y avoir un problème de légalité de cette réquisition?

Légalement, cela peut poser un problème. Ce sera aux tribunaux d’en décider le cas échéant. Mais surtout, cela pose la question d’un usage douteux de la force publique.

Certains secteurs jugés «sensibles» par le gouvernement n’ont-ils aucun espoir de voir leurs grèves porter leurs fruits?

C’est sûr que le gouvernement envoie un signal particulier aux salariés du privé qui feront grève. Va-t-il faire le choix d’intervenir dès qu’une grève gêne le public?