L'homoparentalité vue par les enfants

SOCIETE Un livre de témoignages vient de paraître sur les enfants de couples homoparentaux. L'homosexualité est vécue de plus en plus ouvertement par les parents, mais la question n'est pas devenue simple pour autant...

Charlotte Pudlowski

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 Evelyne, Baptiste et Marie-Hélène mère biologique et mère adoptive de Baptiste, 27 mois, à Clermont-Ferrand, le 8 mars 2006.
Evelyne, Baptiste et Marie-Hélène mère biologique et mère adoptive de Baptiste, 27 mois, à Clermont-Ferrand, le 8 mars 2006. — RICLAFE/SIPA

«Pour moi, l’adoption par les couples homosexuels est quelque chose de tellement naturel que je n’y vois même pas matière à débat. (…) Je crois que pour ma génération, ce n’est plus un tabou». C’est ce que pense Lola, 22 ans, étudiante en langues étrangères appliquées, élevée par deux femmes. Pour Geneviève, 87 ans, retraitée, qui a compris que sa mère (née en 1886) était lesbienne sans que ce ne soit jamais vraiment dit, celle-ci «fut la victime d’une époque détestable». Les deux femmes, et 28 autres personnes, enfants d’homosexuels, se sont confiés pour le livre Fils de, que publient Taina Tervonen et Zabou Carrière.

Les deux journalistes - l’une en texte, l’autre en photo - se sont intéressées à trente personnes d’âges infiniment variés – de 18 à 87 ans. «Nous avons pris des gens au hasard, notre seule exigence était qu’ils soient majeurs. Il était évident que les homosexuels avaient toujours eu des enfants, mais on n’a que très peu de témoignages des principaux concernés: les enfants eux-mêmes». «Les informations sont en effet assez rares sur le sujet», poursuit Eric Fassin, sociologue, Professeur agrégé à l'École normale supérieure, qui travaille notamment sur la politisation des questions sexuelles et la sexualisation de la politique – comme l’homoparentalité. «Les travaux sur les familles homoparentales sont très récents, notamment en France; on a plus de perspectives aux Etats-Unis».

Une évolution complexe

C’est justement ce qui intéressait les auteures: voir comment cela se passait avant, et comment cela se passe aujourd’hui. «Le regard de la société était évidemment différent explique Taina Tervonen. Mais les jeunes qui ont aujourd’hui 18 ans, s’ils vivent dans une société plus tolérante sur l’homosexualité, ont aussi une conscience beaucoup plus aigue de la discrimination que vivent leurs parents. Avant, la chose était vécue davantage dans le secret. Si ceux qui ont grandi avec le Pacs ont vécu dans plus d’ouverture, ils ont aussi conscience que leurs parents ne peuvent pas se marier par exemple. Avant, la question ne se posait même pas».

Alors, c’était mieux avant? «Non, certainement pas. Mais certaines choses étaient singulièrement plus faciles» juge Eric Fassin. «En un sens, il était plus facile d’accéder à l’adoption pour un parent homosexuel avant que l’on en parle, puisque l’homosexualité pouvait passer inaperçue. Aujourd’hui, les homosexuels ont moins envie de se cacher et les services sociaux sont plus méfiants sur le sujet».

Discrimination

En tant qu’enfant, le principe est le même. Le fait de vivre un secret pouvait être extrêmement lourd, comme pour Gérald, 42 ans, qui n’a appris l’homosexualité de son père que longtemps après le divorce de ses parents, à l’adolescence, et qui explique: «J’avais l’impression que cela faisait quinze ans qu’on vivait ensemble, mais qu’il ne m’avait jamais vraiment dit qui il était». Cependant, le regard extérieur pesait parfois moins lourd pour l’enfant. «Avant, l’homoparentalité était impensable, donc quand on voyait deux femmes avec un enfant, on se disait, c’est la mère et la tante, pas ce sont ses mères», souligne Eric Fassin. «On pourrait imaginer qu’avant c’était l’enfer et qu’aujourd’hui la liberté est simplement plus grande, mais ce n’est pas si simple», nuance le sociologue.

Malgré tout, il y a des manières de penser son expérience aujourd’hui. «Le fait que des mots comme l’homophobie existent dans le vocabulaire, cela donne un langage de défense» estime Eric Fassin. Pouvoir dire que l’on vient d’une famille homoparentale, plutôt que de se sentir hors catégorie, cela permet d’exister dans la société.