Production des médicaments: «Les laboratoires ne sont pas les seuls responsables, c'est toute la chaine qui est corrompue»

INTERVIEW Alors que depuis le début du scandale Servier, les laboratoires et les experts médicaux sont montrés du doigt, Nicole Delépine, responsable de l'unité d'oncologie pédiatrique de l’hôpital Raymond Poincaré à Garches (APHP) et auteure de «La face cachée des médicaments» (Ed. Michalon) explique pourquoi ils ne sont pas les seuls à blâmer...

Propos recueillis par Olivia Vignaud

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Commercialisé en France par les laboratoires Servier de 1976 à novembre 2009, le Mediator (benfluorex), utilisé aussi comme coupe-faim, a été utilisé au total par 5 millions de patients, dont 2,9 millions pendant plus de 3 mois, avant d'être retiré du marché en novembre 2009.
Commercialisé en France par les laboratoires Servier de 1976 à novembre 2009, le Mediator (benfluorex), utilisé aussi comme coupe-faim, a été utilisé au total par 5 millions de patients, dont 2,9 millions pendant plus de 3 mois, avant d'être retiré du marché en novembre 2009. — Daniel Janin AFP/Archives

Peut-on avoir confiance dans les laboratoires pharmaceutiques?

Les laboratoires font leur travail, ce sont des marchands. Ils sont là pour vendre des produits. Ils ne sont pas les seuls à être responsable des dysfonctionnements, c’est toute la chaine qui est corrompue. D’abord, les essais thérapeutiques faits sur les médicaments sont réalisés par les laboratoires, qui ne sont pas tenus de publier les résultats, même si ces derniers sont négatifs. Ensuite, les experts qui donnent leur avis sur les produits sont payés par ces mêmes laboratoires. Ce sont des conflits d’intérêt qui commencent à être connus mais qui ne sont toujours par sanctionnés par la loi. En plus, si les professionnels du secteur ne rentrent pas dans le moule, ils savent qu’ils prennent le risque de jouer leur carrière.

Les médecins, eux aussi, ont leur part de responsabilité.  Pour les prescriptions, ils se basent souvent sur des résultats d’études. Or quand on va à la source, on se rend compte que les termes utilisés dans les publications sont fallacieux.

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Que peut-on faire pour lutter contre ce fléau?

Il faut mettre des garde-fous. La première chose à faire est de retirer les produits des marchés dès qu’il y a un doute. Si l’enquête montre que ce n’était pas justifié, les remettre en vente. Actuellement, il est difficile de mettre un produit sur le marché mais il est encore plus difficile de l’y enlever car on discute, on se demande si c’est vraiment dangereux etc. Mais le pire dans tout ça, c’est que lorsqu’on retire un médicament de la vente, le laboratoire à le droit de porter plainte et il a quasiment toujours gain de cause au tribunal.

Il faut également interdire la publicité directe et indirecte pour les médicaments. Je pense aux dépistages systématiques organisés par les associations et qui sont souvent sponsorisés par les laboratoires. Ils n’ont qu’un but ultime: prescrire des médicaments. On nous dit que c’est pour le bien de la société française alors que beaucoup d’articles scientifiques, dans d’autres pays, soutiennent, par exemple, que les mammographies systématiques ce n’est pas bon. C’est toute la perception de la société française vis-à-vis des médicaments qu’il faut changer.

Que peuvent faire les patients pour se prémunir des risques liés aux médicaments?

Ils doivent se renseigner. Quand un médecin vous prescrit de nouveaux médicaments, vous devez lui demander quels sont les effets secondaires et quels sont les risques sur le long terme liés à la prise de ce médicament. Si votre médecin n’est pas en mesure de vous répondre ou qu’il est embarrassé, vous devez demander un autre avis médical.

Les médecins doivent aussi résister à la tentation de faire des ordonnances, qui ne leur semblent pas forcément utiles, sous prétexte que les patients ne veulent pas partir sans qu’on leur ait prescrit quelque chose. Ils ne doivent pas avoir peur que leur clientèle s’en aille, même si c’est facile à dire. Si votre médecin n’accède pas à votre demande, surtout, gardez-le.

>> Pour lire le rapport de la Caisse nationale d'assurance maladie sur la consommation de médicaments, cliquez ici