Cancer et dérives sectaires: «On perd des patients qui quittent la médecine traditionnelle»

INTERVIEW Manuel Rodrigues, interne en oncologie à Paris et président de l'Association d’enseignement et de recherche des internes en oncologie, revient sur le constat inquiétant de la Miviludes dans son rapport annuel rendu public ce mercredi...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Une infirmière installe une perfusion à une patiente avant une séance de  chimiothérapie, le 17 Janvier 2007 au centre hospitalier Oscar Lambret  de Lille.
Une infirmière installe une perfusion à une patiente avant une séance de chimiothérapie, le 17 Janvier 2007 au centre hospitalier Oscar Lambret de Lille. — AFP PHOTO/PHILIPPE HUGUEN

La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires attire l’attention sur le phénomène des médecines alternatives pour traiter le cancer. Sont-elles en augmentation selon vous?

On obtient des résultats incroyables grâce aux nouvelles thérapeutiques et cela repousse les médecines alternatives. Malgré tout, dans tous les hôpitaux par lesquels je suis passé, on perd des patients qui quittent la médecine traditionnelle. Il n’y a aucune statistique, justement parce que les patients qui sortent du système de soins sont difficiles à contacter. Mais on voit des mouvements sectaires traîner autour des hôpitaux.

Quelle est la différence entre les médecines «complémentaires» et «alternatives»?

Dans l’étude que j’ai menée auprès de 850 patients dans une vingtaine de centres hospitaliers, 60% avaient recours à des médecines complémentaires, telles que les vitamines, l’homéopathie, l’auriculothérapie, l’acupuncture. Et la moitié d’entre eux n’en parlaient pas à leur oncologue, ce qui n’est pas une bonne chose car il peut y avoir des intéractions. Mais la vraie médecine alternative, parallèle, c’est celle qui ne croise jamais la médecine classique.

Quelle sont les tendances?

Cela dépend des modes. En ce moment, la randonnée à jeun, ou juste avec un bouillon ou un jus d’orange dilués dans le ventre, est très prisée. L’objectif est de «détoxifier les cellules». Certains prônent aussi la chimiothérapie à jeun, pour affaiblir encore davantage la tumeur. D’autres, enfin, militent pour le «respirianisme», qui vient d’Inde. On ne mange pas, on ne boit pas, on mange de la lumière. Certes, les cellules tumorales meurent mais le patient aussi. Il faut un apport calorique suffisant pour compenser l’énergie perdue à cause de la tumeur.

Que pensez-vous des théories autour des régimes alimentaires pour lutter contre le cancer, défendues notamment par David Servan-Schreiber?

Je ne suis pas contre mais il faut y réfléchir de manière scientifique. L’inverse d’une médecine «dure», ce n’est pas une médecine douce mais une médecine «molle». Il faut rassembler des preuves très solides dans ce domaine. Mais il est vrai que le régime alimentaire occidental, hyper calorique en glucides rapides, fait désormais partie des facteurs de risque. Il faut en revenir à ce qu’on enseigne en primaire, à savoir la pyramide alimentaire, avec les féculents en bas et les sucres rapides en haut.

Comment éviter que certains patients tombent dans les filets de mouvements sectaires?

Je leur conseille souvent d’aller vers une association de patients, en particulier la Ligue contre le cancer, afin de rencontrer d’autres malades qui ont traversé la même chose. C’est normal d’avoir peur de la chimiothérapie. Un autre conseil est de ne pas tarder à consulter. Beaucoup de personnes ont très peur du diagnostic et c’est là-dessus qu’on perd des chances de les guérir.