Témoignages d'enfants violés: «Le souvenir d'un traumatisme n'est pas comme la boîte noire d'un avion»

INTERVIEW Après les rebondissements récents dans des affaires de pédophilie, un spécialiste de la fiabilité des témoignages analyse la place donnée à la parole des enfants victimes d'agressions sexuelles...

Propos recueillis par Julien Ménielle

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Illustration: le cabinet d'un psychologue.
Illustration: le cabinet d'un psychologue. — POUZET/SIPA

Chérif Delay, Gabriel Iacono: destins croisés. Alors que le premier, enfant d’Outreau, maintient dans son livre ses accusations affirmant qu’il a été violé par des adultes qui n’ont pas été condamnés, le second se rétracte des siennes qui valent à son grand-père de purger une peine de neuf ans de prison. Quelle valeur la justice accorde-t-elle à la parole des enfants victimes ? Analyse avec Paul Bensussan, psychiatre expert agréé par la Cour de cassation cité par la défense au procès d’Outreau et spécialiste de l’analyse de la fiabilité des témoignages.

Comment un adolescent peut-il se tromper en accusant à tort un adulte de viol avant de se rétracter?
Pour «se tromper» lorsqu’on accuse, il faut être sincère. Or le mensonge de l’adolescent est quelque chose que l’on peut rencontrer en psychiatrie légale: il faut savoir l’évoquer et le discuter. Il n’en va pas de même du tout petit: il est exceptionnel qu’un très jeune enfant mente, même lors d’accusations infondées. Il peut effectivement «se tromper», surtout s’il a été mal interrogé. Le souvenir d’un traumatisme n’est pas comme la boîte noire d’un avion: il peut rester longtemps enseveli dans l’oubli, mais a subi des distorsions quand il ressurgit à la conscience. La parole du plaignant doit alors être analysée, je dirais même décryptée, avec la plus grande rigueur.

Et ce n’est pas le cas?
Souvent, les révélations sont faites par des enfants interrogés par des personnes non formées, comme les parents inquiets ou des enseignants, qui posent volontiers des questions fermées, inductrices. Une étude nord américaine a montré que 50% des enfants de 4 à 7 ans répondent «oui» à la question «est-ce que Papa t’a touché?». Après un interrogatoire aussi maladroit ou suggestif, l’inquiétude peut prendre corps, avec parfois de faux souvenirs. Entre deux risques d’erreur, les observateurs font inconsciemment le choix de risquer de croire à un abus qui n’a pas eu lieu plutôt que de prendre celui de passer à côté d’un abus réel. J’estime pourtant que laisser grandir un enfant dans la conviction d’avoir été violé, lorsqu’il ne l’a pas été, est une forme de maltraitance. Certainement pas de protection.

Que peuvent faire les experts pour démêler le faux du vrai?
Ne confondons pas justice et thérapie. Au procès Iacono, un expert psychologue a osé dire aux magistrats: «si Gabriel n’est pas reconnu comme victime, il ne pourra pas se reconstruire». Ce lieu commun n’est pas qu’une sottise, il est aussi une usurpation de rôle: l’expert s’assoit dans le fauteuil du juge au nom de l’intérêt de la victime. C’est ce que j’appelle «l’exception sexuelle du droit», qui permet d’oublier que la charge de la preuve est à l’accusation. L’expert doit prendre le soin de remonter à la source des révélations, ne jamais se focaliser sur leur seul contenu, étudier le contexte dans lequel elles ont surgi... Se limiter à la parole du plaignant expose aux pires erreurs, au nom des plus nobles motifs.

A l’inverse, Chérif Delay affirme dans un livre qu’il a été violé par 9 adultes alors que 4 seulement ont été condamnés...
Chérif Delay a été reconnu pour ce qu’il est: une grande victime de viols incestueux. Nul ne saurait contester sa souffrance ni son désarroi. Mais ce statut sacralise-t-il sa parole? Au procès d’Outreau, un accusé a inventé une histoire de meurtres d’enfants pour faire exploser les accusations par l’absurde. Contre toute attente, ses «révélations» ont été confirmées par Myriam Badaoui et chacun de ses enfants, dont Chérif Delay. Chacun se souvient des images des pelleteuses retournant les jardins d’Outreau à la recherche de cadavres qui n’ont jamais existé. Chérif Delay et ses frères ont décrit ces prétendus meurtres lors des expertises, mais Chérif n’y consacre pas une ligne dans son livre. Cette omission est regrettable: ce seul point prouve qu’il ne faut pas interpréter un témoignage à la lettre. Ce n’est pas parce qu’un enfant a été victime d’un viol que tout adulte qu’il pointe du doigt est un coupable. Devant ce genre de témoignages, l’émotion ne devrait jamais faire oublier la prudence et la technicité.