Mort de Ben Laden: quand la réjouissance pose une question morale

MONDE Cris de joie et embrassades publiques ont salué l'annonce de sa mort, dans la nuit de dimanche à lundi dernier...

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Des New-Yorkais manifestent leur joie à Time Square après l'annonce de la mort de Ben Laden par le président américain Barack Obama le 2 mai 2011.
Des New-Yorkais manifestent leur joie à Time Square après l'annonce de la mort de Ben Laden par le président américain Barack Obama le 2 mai 2011. — MARIO TAMA / AFP

Beaucoup de drapeaux, des embrassades publiques et des cris de joie: une fois passé le choc de l'élimination d'Oussama Ben Laden, les Américains s'interrogent, dans la presse et les églises, sur la décence des manifestations qui ont suivi la mort du chef d'Al-Qaïda.

>> Regarder notre diaporama sur les scènes de joie aux Etats-Unis après l'annonce de la mort de Ben Laden.

«Cela paraît bizarre de fêter la mort de quelqu'un, mais il est impossible de ressentir de la peine pour celui qui a causé tant de morts et de souffrances inutiles dans le monde», résumait le représentant républicain de l'Utah Rob Bishop.

«Je suis là pour fêter sa mort»

Dimanche 1er mai, au soir de l'annonce de la mort du chef d'Al-Qaïda, dix ans après les attentats du 11-Septembre, des milliers de personnes, en particulier des étudiants, ont exprimé leur joie devant la Maison Blanche.

«Je n'ai jamais ressenti pareille émotion! C'est quelque chose que nous avons attendu si longtemps!», confiait ce soir-là John Kelley, un étudiant de 19 ans originaire du New Jersey.

«Aujourd'hui, je suis fier d'être Américain. Je suis là pour fêter sa mort», jubilait James Vigiatura, 51 ans, serveur à New York.

Une partie de la presse a suivi: «On l'a eu!», se réjouissait un journal new-yorkais brandi lundi par des manifestants près du site de Ground Zero. «Va pourrir en enfer!», répétait encore cette semaine un bandeau du quotidien populaire Daily News sur toutes les pages consacrées à l'événement.

Angela Merkel rectifie le tir

Une fois l'émotion passée, de nombreux blogs, la presse mais aussi des représentants religieux laissaient toutefois entendre un bémol: «Est-il moralement convenable de se réjouir?», s'interrogeait un blog de CNN, alors que le président Barack Obama avait choisi de se recueillir sobrement, sans discours, à Ground Zero jeudi.

A l'étranger, la chancelière allemande Angela Merkel a corrigé le tir après avoir dit se «réjouir» de la mort de l'homme le plus recherché du monde. Dans un entretien publié samedi, elle dit plus simplement être «soulagée» que le dirigeant islamiste «ne puisse plus faire de mal à personne».

«Je ne pense pas qu'on puisse réfréner ces manifestations» de joie, a affirmé cette semaine un imam de Saint Louis (Missouri), Muhamed Hasic : «C'est une réaction naturelle, surtout pour des gens qui ont subi les conséquences de ses actes. Cela dit, je ne connais pas de textes sacrés suggérant qu'il soit convenable de se réjouir de la mort de quelqu'un».

Pour Danielle Tumminio, pasteur épiscopalienne et professeur d'université, «il n'y a rien de mal à agiter des drapeaux mais on ne devrait pas fêter le fait d'ôter la vie».

Un prêtre catholique influent, Edward Beck, a condamné aussi ces manifestations de joie: seul Dieu peut juger de ce qui est bien ou mal, a-t-il affirmé sur la chaîne conservatrice Fox News, ajoutant qu'il fallait montrer «amour et pardon envers ses ennemis».

«La satisfaction de la vengeance peut aider à guérir»

Mais pour Tom Pyszczynski, psychologue et auteur d'une théorie sur la résistance à la terreur, «se réjouir est une réaction humaine très normale après un traumatisme». «Vous pouvez la comparer à la réaction de la victime d'un viol qui se réjouit que son agresseur soit puni ou peut-être à celle des Européens lorsque Hitler a été tué», explique à l'AFP ce professeur de l'Université du Colorado.

«La satisfaction de la vengeance peut aider à guérir», assure-t-il, voyant aussi dans ces manifestations collectives «une façon de participer à l'Histoire». «Partager une expérience avec d'autres, particulièrement la mort de Ben Laden, lui donne une réalité», conclut-il.