Tuerie de Nantes: Que nous apprend la lettre de Xavier Dupont de Ligonnès?

DÉCRYPTAGE ne profileuse et un linguiste se penchent sur le courrier «abracadabrant» envoyé par le père de famille nantais à ses proches après le quintuple meurtre...

Julien Ménielle

— 

 Capture d'écran de la lettre présentée comme ayant été par Xavier Dupont de Ligonnès à 9 de ses proches.
 Capture d'écran de la lettre présentée comme ayant été par Xavier Dupont de Ligonnès à 9 de ses proches. — DR

«Coucou tout le monde! Méga-surprise.» Dans une lettre datée du 8 avril, Xavier Dupont de Ligonnès annonce à ses proches qu’il est parti se réfugier avec sa famille aux Etats-Unis dans le cadre d’un programme de protection des témoins. Un courrier jugé «abracadabrant» par l’avocat de sa mère et sa soeur, qui ont reçu la missive comme sept autres proches. 20Minutes a décrypté le document avec deux spécialistes.

>> Vous pouvez consulter la lettre de Xavier Dupont de Ligonnès dans son intégralité en cliquant ici (pdf)

Ce courrier aurait été rédigé plusieurs jours après l’exécution des cinq autres membres de la famille Dupont de Ligonnès. «Mais il a très bien pu être écrit avant puis antidaté», note Sylvianne Spitzer, criminologue et profileuse, qui note «un discours très organisé et un ton particulièrement léger». Glaçant si le suspect s’avère être l’auteur du quintuple meurtre et s’il a bien rédigé son courrier a posteriori.

«Il réserve au “nous” des termes neutres et sans profondeur»

«On sent un homme maîtrisé, froid, calculateur voire manipulateur», analyse de son côté Jean Laloux, spécialiste de l’analyse sémantique des discours au cabinet Inférences Conseil. Passé le fameux «coucou tout le monde», jugé «spectaculaire mais plaqué sur le discours» et surjoué, «la lettre présente un très faible niveau émotionnel», note Jean Laloux.

«Cette lettre laisse une impression d’une grande mythomanie», poursuit la profileuse. Une histoire montée de toutes pièces, mais «difficile à prendre en défaut», à un détail près. Xavier Dupont de Ligonnès évoque ses problèmes d’argent, ce qui ne colle pas avec sa supposée «mission gouvernementale». «S’il avait travaillé pour les services secrets il n’aurait pas eu à se soucier de travailler pour subvenir à ses besoins», relève Sylvianne Spitzer. Mais pour le reste, «on sent qu’il y croit».

Temporalité et conspiration

«Il va même jusqu’à monter un mensonge dans le mensonge», note le linguiste au sujet du passage suivant: «Que ceux qui n’ont jamais “gobé” cette excuse “bidon” se rassurent: ils avaient raison! LOL». Xavier Dupont de Ligonnès démonte ici l’argument qu’il avait jadis employé pour justifier un retour en France après un séjour aux Etats-Unis. Avec en prime un «LOL» qui tranche singulièrement avec la tonalité générale de la lettre.

«Les deux principaux champs lexicaux sont ceux de la temporalité et de la conspiration», indique Jean Laloux. Le premier est sur le registre de l’urgence, mais reste très flou quand il évoque l’avenir avec des notions indéterminées. Une façon de gagner du temps dans sa fuite? Quant à la conspiration, elle justifie un départ soudain et tente de dissuader toute tentative de recherche. «Dans cet univers fantasmagorique, le discours semble emprunté à la littérature policière ou au cinéma», souligne Jean Laloux.

«Il réserve au “nous” des termes neutres et sans profondeur»

«Tout paraît logique», estime toutefois Sylvianne Spitzer, qui insiste sur l’aspect narcissique du discours où prédomine le «je». Jean laloux note d’ailleurs  que dans le courrier, «le “je” fait disparaître le “nous”». Pour le linguiste, en effet, le «je» est le moteur du récit. Le texte est de faible intensité, sauf quand Xavier de Ligonnès parle de lui, employant alors des adjectifs comme «idéal» ou «essentiel» alors qu’«il réserve au “nous” des termes neutres et sans profondeur».

Au final, le texte laisse autant perplexe par l’apparente extravagance de son propos que par son caractère froid et organisé, s’il est établi que Xavier Dupont de Ligonnès l’avait écrit après avoir exécuté sa famille. Encore faut-il que ce dernier, qui parsemait ses emails de fautes d’orthographe, soit bien l’auteur de cette lettre, «tapée à la machine» dans un français irréprochable.