Stéphane Clerget: «Le suicide des enfants reste mal connu et mal évalué»

INTERVIEW Le pédopsychiatre, auteur de «Ne sois pas triste mon enfant» (Editions Robert Laffont) réagit à la création d'une mission d'information sur ce sujet...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Illustration de la dépression chez l'enfant.
Illustration de la dépression chez l'enfant. — Martin Lee / Rex Featur/REX/SIPA

Après la médiatisation de plusieurs suicides d’enfants et d’adolescents, le gouvernement a décidé de créer une mission d’information sur cette question. Que pensez-vous de cette initiative?
Je ne suis pas surpris, je m’y attendais. C’est plutôt une bonne chose. Le suicide des enfants, c’est à dire des moins de 12 ans, reste mal connu et mal évalué.

Est-il en augmentation?
Le suicide des adolescents s’est stabilisé, grâce à tout ce qui a été mis en place ces dix dernières années avec les Maisons des adolescents notamment. Mais pour l’enfant, c’est difficile à chiffrer dans la mesure où la différence est mal faite entre suicide réel et «équivalent suicidaire». Les accidents sont la première cause de mortalité chez l’enfant. Or, on ne recherche pas suffisamment un possible état dépressif derrière un accident, qui peut être le résultat d’un défaut d’attention, d’un laisser aller. Quand un enfant traverse au vert par exemple.

Quels sont ces signes dépressifs?
Les enfants déprimés ne le montrent pas et ne le verbalisent pas toujours. Ce n’est pas le même tableau clinique que l’adulte. Mais un ensemble de signes peut alerter: la tristesse, des troubles du sommeil, des maux de ventre, une mésestime de soi - «je suis nul» -, des difficultés scolaires... En cas de doutes, mieux vaut aller consulter un pédopsychiatre.

La dépression chez l’enfant est-elle un phénomène nouveau?
Non, mais le fait de la nommer est récent. Dans les années 70, on ne parlait pas de dépression chez les enfants. Comme si tout allait forcément bien pour eux. Alors que les facteurs de dépression sont nombreux: la perte d’un être cher -via un décès, une maman hospitalisée et donc absente, un divorce, un déménagement - un environnement conflictuel, insécurisant, la maladie, la maltraitance... Certains ont aussi une fragilité constitutionnelle dès la naissance. D’autres développent cette fragilité au cours des interactions dans la petite enfance.

Les causes de suicide ont-elles évolué?
Au début du 20e, il n’y avait pas d’enquête épidémiologique sur le suicide. Mais on constate plusieurs choses. Les enfants et adolescents d’aujourd’hui sont très peu en contact avec la mort réelle, ils ne vont plus aux obsèques et ne voient pas les défunts. Cette dissociation entre la mort réelle et celle qu’ils voient tous les jours à l’écran peut favoriser un certain passage à l’acte. Qui peut d’ailleurs être perçu comme un passage à une meilleure vie. Ensuite, la puberté a rajeuni de deux ans. Les enfants sont adultes plus tard, mais ados plus tôt. Cette période de fragilité qu’est l’adolescence est ainsi prolongée. Enfin, parmi les «grands enfants» suicidaires (plus de 10 ans), on observe parfois une intolérance aux frustrations. C’est le syndrome de l’enfant roi.

Quelle représentation de la mort a-t-on à 9 ans?
On a conscience dès 8 ans, de façon rationnelle, que c’est irréversible. Pour autant, l’enfant n’a pas la même notion de la mort que l’adulte. Pour ce dernier, souvent, elle est associée au néant, au rien. Pour l’enfant, la mort, ce n’est pas “zéro”. Elle peut être assimilée au sommeil et à cet âge-là, on croit aux morts-vivants. Mais de toute façon, on n’a pas besoin d’avoir conscience de la mort pour se laisser mourir. La pulsion de mort existe très tôt.