A Bagdad, un lieu sacré des sikhs n'est plus qu'un souvenir

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De l'ancien mausolée érigé il y a exactement cinq siècles pour honorer le passage à Bagdad du fondateur de la religion sikh Guru Nanak, il ne reste plus qu'une plaque de ciment dans une cour dévastée.

Même si près de 70.000 Indiens, dont des sikhs, travaillent actuellement dans la capitale irakienne, aucun pèlerin, ni curieux ne s'aventure dans ce lieu qui a subi les outrages de la guerre, du pillage et de la rébellion.

Ces cataclysmes ont effacé les traces de sa présence au XVIe siècle en Mésopotamie sur son chemin vers l'Arabie alors que ce voyage est cité par les sikhs comme un exemple du dialogue interreligieux.

"Il n'y a plus aucun visiteur", se lamente Abou Youssef, le gardien des lieux, en montrant le patio où s'entassent des ventilateurs cassés et un réfrigérateur déglingué à la place des reliques et images religieuses ainsi que des livres de prière qui se trouvaient auparavant dans ce modeste mausolée.

"Avant la guerre, il y avait de temps à autre des pèlerins sikhs et même une ou deux fois des touristes occidentaux", explique cet homme à la barbe poivre et sel en faisant allusion à l'invasion conduite par les Etats-Unis en 2003.

"L'an dernier, un sikh est venu de Dubaï et a promis de revenir et de reconstruire le mausolée, mais depuis... plus rien", dit-il en haussant les épaules, désabusé.

Ce gardien se souvient quand les pèlerins restaient une nuit ou deux, redonnant vie à l'endroit.

"Ils dormaient dans la cour et cuisinaient une grande quantité de nourriture pour la partager avec ceux qui passaient", assure Abou Youssef.

Rares sont les informations sur l'origine du mausolée, qui se trouve au milieu de tombes dans le cimetière musulman de cheikh Marouf, au centre de Bagdad.

La principale source est une ode punjabi écrite par le poète et philosophe Bhai Gurdaas, quelques dizaines d'années après la visite du fondateur de cette nouvelle religion.

Elle décrit le voyage de Nanak en compagnie de son ami, le ménestrel musulman Mardana. Selon les sources sikhs, ils furent logés à Bagdad chez cheikh Bahloul Dana, une personnalité soufie.

Né en 1469 dans la religion hindoue, Nanak avait acquis une profonde connaissance de l'islam, autre importante religion de l'Inde. Le sikhisme est un syncrétisme entre l'hindouisme et l'islam.

"La présence de Guru Nanak chez cheikh Bahloul est un exemple du dialogue interreligieux, dont il est difficile d'imaginer qu'il puisse encore avoir lieu aujourd'hui", assure Rajwant Singh, président du conseil sikh pour l'éducation et la religion aux Etats-Unis.

C'est d'ailleurs dans la cour de l'humble demeure de cheikh Bahloul que le mausolée à la mémoire de Nanak a été érigé.

Après des siècles d'oubli, la redécouverte du mausolée remonte à la Première guerre mondiale, quand le site fut retrouvé par un régiment de soldats sikhs de l'armée britannique.

Dans une lettre du 15 octobre 1918, reproduite sur le site SikhSpectrum.com, un médecin militaire, la capitaine Kirpal Singh, décrit le mausolée comme "un bâtiment humble très peu connu sauf des sikhs".

D'anciennes photographies montrent une plaque en pierre sur laquelle est inscrite la date de la construction du mausolée: 917 de l'hégire ce qui correspond à l'an 1511.

"J'étais très émue de me trouver à l'endroit où était passé Guru Nanak", a expliqué dans un mail à l'AFP Pritpal K. Sethi, qui a visité Bagdad en 1968, alors qu'elle avait 31 ans.

"C'était un très petit endroit et la chose la plus précieuse était la plaque indiquant la date de la construction du bâtiment", assure cette femme de 73 ans qui vit aujourd'hui aux Etats-Unis.

Le mausolée a été réparé à deux reprises dans les années trente et durant la Seconde guerre mondiale. Mais les pillages après 2003 ont ruiné l'endroit.

"Je suis très triste car cela signifie que le message de paix et d'amour et le rejet des superstitions de Nanak a été oublié", confie Mme Sethi.