Coup de tabac sur la loi Evin

SANTE Vingt ans après sa promulgation, elle pourrait connaître une première brèche...

Ingrid Gallou

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Sur l'affiche annonçant la rétrospective Jacques Tati, M. Hulot avait égaré sa pipe à la mi-avril 2009.
Sur l'affiche annonçant la rétrospective Jacques Tati, M. Hulot avait égaré sa pipe à la mi-avril 2009. — 20minutes.fr

Un moulin à vent jaune en lieu et place de la pipe de Jacques Tati. L’initiative de Metrobus, la régie publicitaire de la RATP, avait fait grand bruit à la mi-avril 2009. La filiale de Publicis prétendait à l’époque avoir été contrainte de censurer la pipe de M. Hulot sous la pression des associations anti-tabac. L’image, marquante, revient sur le devant de la scène alors que pourrait être adoptée jeudi  à l’Assemblée nationale la proposition de loi du député PS Didier Mathus. Visant à «concilier la préservation de l’intégrité des œuvres culturelles et artistiques avec les objectifs de la lutte contre la tabagisme , elle constituerait une première brèche dans la loi Evin, qui a fêté il y a quelques jours de cela ses 20 ans.

Comble du ridicule

Le député s’appuie sur des précédents marquants, qui ont choqué l’imaginaire collectif. Une succession de micro-événements médiatiques débutée en 1996 avec un timbre poste représentant André Malraux sans sa cigarette. Autre monument de la littérature française, Jean-Paul Sartre, a lui aussi été privé de nicotine sur l’affiche et la couverture du catalogue de l’exposition de la BNF consacrée au philosophe en 2005. Viendront ensuite Alain Delon et Coco Chanel, représentés plus récemment sans cigarette dans une publicité pour un parfumeur et sur l’affiche du film Coco avant Chanel. Autant de personnages emblématiques de la culture française et dont l’attrait pour les volutes de fumées était connu de tous.

«C’est réécrire l’histoire, dénonce Didier Mathus, rapporteur de la loi. Aussi faut-il faut légiférer pour éviter ce type de dérapage révisionniste». Lui qui dit avoir voté, à l’époque, la loi Evin, souhaite «la protéger». Car, s’emporte-il, «Tati affublé d’un moulin à vent, c’est le comble du ridicule!»

Manipulation

Il s'agit plutôt de coups de com’ montés de toute pièce par les sociétés concernées, estiment les associations anti-tabac. «Jamais il n’y a eu de procédure judiciaire engagée contre une oeuvre culturelle ou un personnage historique», rappelle Gérard Audureau, président de l’association Droits des non-fumeurs. D’autant que «la loi n’interdit absolument pas ce type d’expression», précise Claude Evin, ancien ministre de la Santé. Pour lui, «il n’y a pas d’ambiguïté, nous avons affaire à une manipulation». Le mot est lâché.

Les associations accusent plusieurs «lobbys et groupes de pression» d’avoir voulu «créer l’événement, et vise plus particulièrement Métrobus, à l’origine de la polémique autour de l’affiche de Jacques Tati. Cette filiale du groupe de communication Publicis, détient, entre autre, le portefeuille Marlboro. Prétextant craindre une censure liée à la loi Evin, le lobby du tabac mettrait, selon les associations, l’opinion publique dans sa poche. Des suspicions balayées d’un revers de main par Didier Mathus: «La paranoïa n’a pas de limite.»

Une brèche irréversible

Au-delà de la polémique, la Ligue nationale contre le cancer est vent debout contre un éventuel assouplissement de la loi: «Tout coup de canif est dangereux alors que les indicateurs du tabac sont au rouge vif ». Même son de cloche au ministère. Lors de ses voeux à la presse, la secrétaire d'Etat à la Santé Norra Berra s’est montrée très claire: les dispositions contenues dans la proposition de loi «constitueraient une brèche irréversible». «Rien ne s’opposerait plus à l’utilisation, détournée par un biais artistique (…) de l’imagerie du tabac». Saisi, le Haut conseil de santé publique a rendu de son côté rendu un avis négatif mardi matin.

Pourtant, la proposition, soutenue par l’ensemble des députés de la commission des Affaires culturelles et de l’éducation, a de grandes chances d’être adoptée. Qui plus est, le texte, très bien écrit, se propose simplement de concilier la loi Evin avec la protection de la culture. «Il sera très difficile pour un député de voter contre», se désolait mardi un responsable anti-tabac.