Vietnam: l'art de propagande prisé des touristes, pas des habitants

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De la barbichette d'Ho Chi Minh aux combattants viet-congs, les affiches de propagande du Vietnam communiste sont devenues un souvenir à la mode mais le regard n'est pas le même pour tous: quand les étrangers se régalent, les Vietnamiens font la moue, voire la grimace.

"C'est un souvenir avec du style à un prix abordable, plus intéressant que des sacs bas de gamme que vous pouvez trouver dans toutes ces boutiques", commente Fritz, 32 ans.

Ce touriste allemand s'est arrêté dans une boutique du vieux Hanoï, devant une pile de portraits d'Ho Chi Minh, fondateur du Parti communiste vietnamien et du Vietnam moderne.

"J'aime les dessins socialistes en général, l'art de propagande. Que vous soyez d'accord avec le contenu ou non n'est pas la question", poursuit le jeune homme installé en Chine.

Le phénomène est né à la fin des années 1990, lorsque le nombre de touristes a explosé et que le pays s'est ouvert à l'économie de marché, poussant les Vietnamiens à développer toutes formes d'activités lucratives.

Avec ces affiches, les touristes étrangers "pensaient avoir trouvé une espèce de trésor, un objet authentique" lié à la guerre, explique Nora Taylor, professeur d'histoire de l'art spécialiste du Vietnam à l'Ecole de l'Institut des Arts de Chicago.

Mais la pièce unique et d'époque est extrêmement rare.

Une affiche "authentique" datant du conflit colonial contre les Français, ou de la guerre contre les Américains, se vend aujourd'hui entre 300 et 2.000 dollars, assurent malgré tout des propriétaires de galeries.

Pham Ngoc Manh, 33 ans, qui possède deux boutiques à Hanoï, dit en avoir récolté une centaine, surtout auprès des peintres. Mais le jeune patron, qui estime à 2.000 ou 3.000 le nombre d'originaux ayant survécu au temps, vend "surtout des reproductions".

"Si Oncle Ho dit +victoire+, nous gagnerons", proclame une affiche, sous un portrait d'Ho Chi Minh sur fond rouge. "Nixon doit payer la dette de sang", affirme une autre qui met en scène le largage sur le Nord-Vietnam d'une bombe à l'effigie de l'ancien président américain.

Des réimpressions d'époque sur papier jauni aux copies flambant neuves où les slogans sont traduits en anglais en bas de l'affiche, chaque amateur peut trouver son bonheur.

Mais même à des prix plus raisonnables, les Vietnamiens ne se pressent pas.

"Il y a très peu de clients vietnamiens (...). Ils voient plein de choses comme ça dans les rues", constate Pham Ngoc Manh.

Le régime communiste continue en effet de placarder sa propagande. Et si les thèmes ont changé, passant de la guerre à la célébration des grandes réussites du pays, le rouge est toujours là, omniprésent.

Une hypothèse est qu'"ils ne veulent pas qu'on leur rappelle" les années de guerre, avance Richard di San Marziano, conservateur de la "Dogma Collection", collection privée d'environ un millier d'affiches originales des années 1960 et 1970. Mais "peut-être qu'ils s'y intéresseront un jour".

Nora Taylor estime pourtant qu'il faudra attendre longtemps.

"Ces affiches veulent encore dire encore quelque chose, donc elles ne peuvent pas devenir un objet de décoration. Ce sera possible seulement quand l'image n'aura plus de sens, quand l'image changera de statut, de la propagande à l'art".

Thao, 45 ans, Vietnamienne expatriée au Canada, ne dément pas. Les Vietnamiens de la diaspora, assure-t-elle, abhorrent ces messages politiques.

"Qui voudrait accrocher une chose pareille?", s'exclame-t-elle devant une paysanne dans une rizière sous lequel on peut lire "l'agriculture, c'est l'avenir".

"Peut-être que dans 30 ans ce sera inestimable. Mais pour l'instant, si j'accroche cette propagande chez moi et que d'autres expatriés la voient, ils brûleront ma maison !".