Un mois après la fusillade de La Rose, les cités marseillaises désabusées

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Dans le quartier de La Rose à Marseille, où un jeune de 16 ans a trouvé la mort le 19 novembre dans un nouveau règlement de comptes, les renforts policiers "n'ont pas changé grand-chose", selon les habitants, acteurs sociaux et élus qui pointent des problèmes plus profonds.

"On dénonce le double discours du gouvernement qui diminue le nombre de fonctionnaires de police et rassure les bourgeois en envoyant les flics mater la racaille", s'emporte Kader Mostefaoui, militant de l'association "Quartiers Nord-Quartiers Forts".

Depuis la venue du ministre de l'Intérieur, Brice Hortefeux, il y a un mois, les opérations "coup de poing" s'enchaînent dans les cités : contrôles d'identité, fouilles de voitures, halls et caves passés au peigne fin... pour un bilan immédiat jugé maigre par les interlocuteurs locaux.

Joël Desroches, directeur du centre social Val Plan Bégude, un des trois centres de la Zone urbaine sensible (ZUS) de La Rose (13e arrondissement, nord), dénonce "l'emballement politique et médiatique" qui a suivi la dernière fusillade. "Il faut tempérer. Tout n'est pas rose, il faut trouver des solutions, mais il ne faut pas dire : on va envoyer 150 CRS, on va résoudre vos problèmes".

Une gestion de l'urgence qui laisse également sceptique de nombreux élus. Pour la conseillère municipale Nora Remadnia-Preziosi (UMP), originaire de la cité Font-Vert (nord), "ce que le ministre fait ne va pas changer grand-chose". "J'en veux aux politiques qui ne donnent pas assez de moyens pour les quartiers pauvres. S'il y avait un vrai travail de fond...", lâche-t-elle.

Ce qu'il faudrait, préconise Michel Bourgat (UMP), adjoint au maire qui a beaucoup travaillé sur la prévention de la délinquance, c'est "une police capable de faire du renseignement".

"On a laissé se dégrader totalement la situation. Les renforts ne règleront aucun problème, les vendeurs de drogue ont eu le temps de tout déplacer", renchérit Rebia Benarioua (PS), conseiller général délégué aux centres sociaux.

"Si on veut qu'on ne fasse rien, ce sera encore plus l'anarchie", se défend l'inspecteur général Pascal Lalle, directeur départemental de la Sécurité publique, tout en reconnaissant que "les trafics démantelés renaissent rapidement". Avec souvent à la clé des règlements de comptes pour reprendre les territoires des clans tombés.

Le coeur du problème, c'est "le sentiment d'abandon, d'injustice, la dégradation des relations sociales", décrypte M. Desroches. A La Rose, "il n'y a quasiment pas d'associations, aucun espace culturel, pas de librairie, pas de salle de spectacle".

Comme dans l'ensemble des ZUS, "les indicateurs sont alarmants": fort taux de chômage (23,7% en 2006, contre 13,3% à Marseille, selon l'Insee), accroissement des familles mono-parentales, nombreux allocataires de minima sociaux... "Si demain ils éradiquent tous les trafics, qu'est-ce qu'ils proposent aux jeunes ?", avance-t-il.

Joseph Palombo, président du Comité d'intérêt de quartiers (CIQ) de La Rose, où il vit depuis plus de 50 ans, ne décolère pas contre "la minorité de jeunes" qui rend le quotidien difficile, même si "ici ce n'est pas Chicago ou Rio". Mais le calcul est simple : "quand un Smicard gagne 1.000 euros par mois, un guetteur gagne autant en une semaine".

La sociologue Karima Berriche, directrice du centre social Agora, pointe l'existence de "vraies fractures, d'un enclavement spatial, culturel, social et économique". "Comment voulez-vous que des gens qui grandissent dans ces formes de violence soient plus citoyens que les autres ? On est dans un jeu de dupes où on demande au plus faible de garantir les valeurs de la société", dit-elle.