Le tourisme du tabac a encore de beaux jours devant lui

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Au Perthus, à la frontière franco-espagnole, il y a deux catégories de touristes. Ceux qui viennent admirer le fort du 17e siècle et ceux, infiniment plus nombreux, qui s'arrêtent juste pour acheter des cartouches de cigarettes espagnoles.

Comme la France, sous la pression européenne, pourrait cesser de limiter la quantité de tabac autorisée à acheter dans les autres pays de l'Union, ce tourisme qualifié de "fiscal" par les douanes a de beaux jours devant lui.

Furieux, les buralistes français ont annoncé qu'ils bloqueraient la frontière avec l'Espagne tous les dimanches de décembre.

Venus des départements limitrophes ou des quatre coins de la France, les touristes "fiscaux" font le voyage jusqu'au village franco-espagnol du Perthus ou jusqu'à La Jonquère, à cinq kilomètres côté espagnol.

L'économie sur une cartouche (dix paquets) représente jusqu'à 20,50 EUR.

Laurence et Gaëlle, 29 ans toutes deux, appartiennent à un groupe de Narbonnais qui font régulièrement le déplacement. "C'est beaucoup trop cher en France", dit Gaëlle. "A Narbonne, c'est rare de voir en terrasse des paquets de cigarettes dont les inscriptions ne sont pas en espagnol".

D'autres viennent de plus loin: Sandrine Colon, retraitée de Montpellier, fait tous les trois mois trois heures et demie de route aller/retour.

Le négoce transfrontalier, dans les deux sens, relève de la tradition, pour trouver de l'autre côté des produits manquants ou plus chers chez soi, explique le maire du Perthus Claude Picas.

"Puis les moyens de locomotion se sont développés, ce commerce a pris de l'ampleur, explosant après 1993 avec la libre circulation des biens" en Europe, ajoute-t-il. L'alcool et la parfumerie font aussi recette côté espagnol.

L'été, jusqu'à 25.000 visiteurs quotidiens vont au Perthus (582 habitants côté français, une trentaine de familles côté espagnol).

Si cette affluence bénéficie aussi au côté français, grâce aux recettes de stationnement par exemple, trop peu de visiteurs s'intéressent à la culture ou profitent des paysages somptueux de la région, regrette Marie Puigmal, responsable du point information du village. Il n'est pas rare que son téléphone sonne pour connaître le prix des cigarettes.

"Pourtant, du point de vue culturel, on a ce qu'il faut", dit-elle, citant le fort de Bellegarde, monument du XVIIe siècle construit par Vauban ou l'église romane Sainte-Marie-de-Panissars. Mais "la grande majorité des gens viennent uniquement pour faire leurs emplettes. Ils s'arrêtent une paire d'heures et basta".

Au moins, avec la fin des restrictions chiffrées à l'achat de tabac à l'étranger, "les gens viendront avec moins de stress", note-t-elle.

Les buralistes, révoltés, dénoncent un nouveau coup porté à la profession. "On ne comprend pas que le gouvernement, qui lutte durement depuis des années contre le tabac avec des augmentations répétées, lève les restrictions", s'insurge Gérard Vidal, président des débitants frontaliers et de Midi-Pyrénées.

D'après Eric Paqueriaud, président des buralistes des Pyrénées-Orientales, "le département le plus touché", 86 débits ont fermé depuis 2003 pour 174 encore ouverts. "Les achats frontaliers vont repartir de plus belle de même que le marché parallèle", qui pourrait atteindre selon lui 30 à 40% des volumes. "C'est catastrophique".

La levée des restrictions n'est cependant pas encore acquise. C'est la Commission européenne qui la réclame au nom de la libre circulation des biens. Le gouvernement français disait, au départ, ne pas avoir d'autre choix que s'exécuter. Mais il a depuis assoupli sa position. Et des députés viennent d'amender le projet de loi de finances rectificative qui appliquait les consignes de Bruxelles.