Viols: «le problème n'est pas pris à bras le corps»

INTERVIEW Alice, violée lors de son enfance et son adolescence, revient sur la perception du viol dans la société...

Propos recueillis par Oriane Raffin

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Ses premiers souvenirs de violences sexuelles remontent aux environs de 4 ans. Jusqu’à 20 ans, Alice, aujourd’hui âgée de 37 ans, a été régulièrement violée par son père. Elle raconte comment elle a réussi à s’en sortir.

Votre entourage était-il au courant des viols?
Ma mère n’était pas explicitement au courant. J’avais tout mis en œuvre pour donner le change, pour faire croire que tout allait bien. Mais quand ça s’est su, personne n’a été surpris. Certains proches s’en doutaient. J’ai été crue, ce qui a vraiment été une première surprise pour moi. Pour certains, ça expliquait beaucoup de choses. Dans la fratrie, aucun enfant n’a échappé au climat de violence, mais mon père avait une capacité à donner le change à l’extérieur. Ce n’était pas un monstre affiché.

Comment avez-vous décidé de franchir le cap?
Je n’en pouvais plus. J’arrivais au bout du rouleau, j’avais fait des tentatives de suicide. J’essayais de partir très tôt de chez ma mère, pour ne pas rester à l’appartement. Je cherchais de l’aide sans dire pourquoi, car j’avais intégré l’idée que c’était moi qui n’aimais pas mon père. Et ça ne va toujours pas de soi aujourd’hui, il faut vivre avec. Même si je ne le vois plus depuis que j’ai porté plainte. J’ai cheminé doucement vers l’idée de porter plainte. Il faut sortir de l’idée de la culpabilité, renverser le schéma dans lequel on est. Je ne voulais pas faire de mal à ma famille, ni à lui. Je me sentais coupable. Je suis arrivée au planning familial en disant que j’avais un problème, que ça venait de moi, et que je n’aimais pas mon père. Sans parler de viol. J’ai trouvé une oreille à ma perche tendue. Elle m’a amené à voir que ce n’était pas moi le problème, et que j’étais une victime.

Que pensez-vous du regard de la société sur les femmes victimes de viols?
Le regard n’est pas terrible! Au mieux la société veut bien voir que c’est un crime, mais dans les mentalités, je trouve qu’il y a beaucoup de mécanismes de défense. On se dit toujours que l’image de l’homme violeur est très loin de soi par exemple. Et il existe toujours le cliché selon lequel les femmes y sont pour quelque chose. C’est un mythe qui a la peau dure!

Trouvez-vous que le dispositif pour les femmes violées est efficace?
Les femmes ont raison d’avoir peur de porter plainte, même s’il le faut! Mais il ne faut surtout pas compter que sur la justice car on peut être très malmenée. Je ne trouve pas non plus qu’elles soient aidées par les pouvoirs publics. Il y a un problème de structures, de société. Beaucoup disent que le viol c’est un crime, mais ce ne sont que des mots. Le problème n’est pas pris à bras le corps. Il y a trop de pathos et ce n’est pas ce que les victimes demandent! J’ai trouvé des aides, là où j’ai pu parler pour la première fois, au planning familial. J’y ai trouvé suffisamment d’écoute. Une écoute bienveillante et respectueuse.

Comment avez-vous vécu la procédure judicaire?
Ca a duré longtemps. Mais quand il a été condamné à 12 ans de prison, en 2008, par la cour d’assises, ça a changé plein de choses. Surtout qu’il a accepté le jugement, il n’a pas fait d’autres recours, même s’il niait toujours les faits. Je peux vivre l’esprit tranquille et mettre toute mon énergie à autre chose.

Comment vivez-vous vos rapports avec les autres?
J’étais très renfermée, très isolée, jusqu’à ce que j’accepte de prendre le risque de parler. Ca a alors réenclenché l’être social. Avant, on ne peut pas dire que j’avais des amis. Quand vous vous dites que c’est de votre faute... Maintenant, j’accepte l’altérité, le lien à l’autre. Ca aide quand vous sentez que vous n’êtes pas extraordinaire, que vous n’êtes pas le seul à vivre ça. Ça a été progressif, mais j’ai repris confiance en moi et en les autres. Même si aujourd’hui, je travaille encore sur moi, pour ne pas rester dans un mécanisme dans lequel l’agresseur m’a mise. J’ai mis du temps à regarder ça pour moi, mais je le vois en travaillant avec d’autres victimes.

Le soutien de l’entourage est-il important?
J’ai aussi eu la chance d’être soutenue par ma fratrie. Ils ne m’ont jamais fait défaut. J’ai aussi eu un très grand soutien de la part d’amis et de collègues. Il faut que les gens se mettent en réseau. J’ai accepté de témoigner car j’ai dans l’idée que si même une seule personne lit un article, voit une émission, ça peut être une première pierre, un petit caillou. Je suis moi-même tombée sur des choses qui m’ont fait de petits électrochocs. Même si c’est pas cela qui va nous décider à agir, ça fait réfléchir. C’est important pour les victimes, pour pouvoir s’en sortir. Montrer qu’on peut reprendre le dessus par rapport à l’anéantissement.

En cas de viol, le collectif féministe contre le viol (CFCV) a mis une permanence téléphonique à destination des victimes: 0800 05 95 95. Appel gratuit, de 10h à 19h, du lundi au vendredi.