«La séparation entre les morts et les vivants est un passage fondamental»

INTERVIEW Gaëlle Clavandier, sociologue, explique comment notre rapport à la mort a évolué...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Le cimetière du Père Lachaise, à Paris.
Le cimetière du Père Lachaise, à Paris. — LAPESTEGUY/SIPA

A la veille de la Fête des morts, nombre de chrétiens profitent du jour de la Toussaint, férié, pour aller fleurir les tombes de leurs défunts. Gaëlle Clavandier, auteure de « Sociologie de la mort. Vivre et mourir dans la société contemporaine » (Ed. Armand Colin), revient sur l'évolution des traditions par rapport à la mort.

A partir de quand le rapport à la mort s'est-il modifié dans notre société?
Dès les années 50, les funérailles ont commencé à changer, à être moins ostentatoires. L'éclatement des familles, la mobilité géographique pour des raisons professionnelles, les pratiques religieuses qui commencent à diminuer et les facteurs d'urbanisation y sont pour quelque chose. En ville, le cortège funéraire n'est plus possible. Les veillées funèbres, petit à petit, s'amenuisent aussi. La chanson de Brassens, "Les Funérailles d'antan", en 1960, raconte tout cela.

A partir de quand commence-t-on à mourir à l'hôpital ?
A partir des années 70. On assiste alors à une technicisation du rapport au corps malade et à une spécialisation du rapport à la mort. Ce sont des professionnels qui prennent en charge le mourant puis le défunt: les professionnels de santé, les pompes funèbres et à partir des années 80 les thanatopracteurs.

En quoi cela a-t-il modifié notre perception de la mort?
Cela a surtout modifié notre perception du corps. La thanatopractie vise à laisser une image positive du corps du défunt, comme s'il était encore en vie et en bonne santé. Or, la séparation entre les morts et les vivants est un passage fondamental sur le plan anthropologique. Quid de cette séparation si le corps semble toujours en vie? Par ailleurs, avec la prise en charge globale proposée par les pompes funèbres, il ne reste aux proches que la douleur et l'émotion. Sans parler de désoeuvrement, le fait de ne plus préparer soi-même les funérailles peut poser problème dans ce travail de séparation.

La crémation, de plus en plus pratiquée, va-t-elle aussi dans ce sens?
Elle pose en tout cas beaucoup de questions, qui ne sont pas encore tranchées par le quidam. Quelle destination, quelle localisation, quelle traçabilité et quel statut pour les cendres ? Même si la dispersion dans la nature est autorisée (elle doit être déclarée en mairie), l'Etat tend à privilégier les sites funéraires identifiés comme tels et donc publics. L'idée est que les sépultures doivent être localisées pour que tout le monde puisse se recueillir. On ne peut pas s'approprier un défunt.

Justement, n'essaie-t-on pas de se réapproprier la mort?
D'une certaine façon oui, car on n'a pas vraiment basculé dans un autre forme de rapport à la mort identifié. Cela  reste flou et il n'y a plus de normes, comme celle de porter le deuil tant de jours par exemple. Aujourd'hui, les gens vont piocher là où ils peuvent. Ce sera intéressant de voir quelles seront les demandes des baby-boomers (nés entre 45 et 60) sur leurs contrats d'obsèques. Cette génération, plus individualiste que la précédente, aura-t-elle des projets particuliers? Les pouvoirs publics ne semblent d'ailleurs pas avoir anticipé la vague de décès qui interviendra dans les années 2020-2050. Or, les familles seront forcément affectées et avec le report de l'espérance de vie les enfants vont être amenés à perdre très jeunes un arrière-grand-parent.

Parler de la mort aux enfants est-il moins tabou aujourd'hui?
Pas forcément. Avant, les enfants voyaient les corps des personnes décédées puisque la mise en bière était faite au sein de la cellule familiale élargie. Et puis la mortalité infantile était elle-même plus élevée.