«Beaucoup de gens se définissent comme libertins aujourd'hui»

INTERVIEW Dans «Psychanalyse du libertin», Alberto Eiguer dresse une typologie...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Nicolas Kidman et Tom Cruise dans Eyes Wide Shut, en 2001.
Nicolas Kidman et Tom Cruise dans Eyes Wide Shut, en 2001. — NEWS OF THE WORL/SIPA

Alberto Eiguer est psychiatre, psychanalyste, et président de l'Association internationale de psychanalyse de couple et de famille. Il vient de publier aux éditions Dunot Psychanalyse du libertin. Interview.

Pourquoi avoir consacré un livre aux libertins?
Pour plusieurs raisons. D’abord parce que beaucoup de gens se définissent comme libertins aujourd’hui et deuxièmement parce que ce thème est à la frontière de la perversion.

Qu’est-ce qu’être libertin aujourd’hui?
On peut définir quatre formes de libertinage. Le libertinage simple ou romantique. La personne partage une sexualité avec d’autres personnes consentantes, peut ressentir un attachement fort et même de l’amour, à condition que cela soit court et éphémère. Elle a un problème avec la stabilité et la continuité de la relation, dans laquelle il a peur de s’enfermer. C’est Casanova. Ensuite, il y a le libertinage lié à une addiction sexuelle. La notion de plaisir est secondaire et cache une dépendance affective, une fragilité. Puis il y a le libertinage pervers et enfin prédateur, dans lequel se rangeraient Don Juan ou Sade.

C’est-à-dire?
Ces libertins n’ont aucune considération pour leurs objets de sensualité. Ils ont une attitude d’emprisonnement et de domination sur leur(s) partenaire(s) et d’indifférence. Il est important de se pencher sur cette variable du libertinage afin que les gens puissent faire la différence. Une certain nombre de personnes qui fonctionnent avec violence au niveau de la sexualité et qui sont attirées par de très jeunes filles ou garçons se glissent dans cette image de libertin pour sévir. C’est le cas des cyberagresseurs par exemple. Certains pédophiles, comme des pères incestueux, peuvent également se présenter comme des initiateurs sexuels.

Vous évoquez Fourniret ou Dutroux dans votre analyse, c’est très loin de l’image qu’on se fait du libertinage...   
Je ne dis pas qu’ils sont libertins. Mais le crime peut survenir dans des cas exceptionnels. C’est l’échec de quelque chose.

Le libertinage puise-t-il forcément sa source dans le psychisme? N’a-t-il pas une origine politique également?
Bien sûr, le libertinage érudit s’inspire de la philosophie très honorable de l’hédonisme, importante au 16e et 17e siècle. Il y a une volonté de chercher le plaisir et de s’éloigner de la douleur, à travers un style de vie.

Le libertinage est-il facilité dans la société actuelle?
La sexualité a évolué et le reste avec. Les clubs échangistes explosent, la pornographie est accessible via les DVD et Internet. Les adolescents pratiquent le sexting. Mais plus il y a de moyens, plus les libertins s’ennuient. Ils cherchent d’autres horizons. Le tourisme sexuel, qui est une forme de libertinage prédatrice, en fait partie.