Hugues Lagrange: «La polygamie n'est pas le problème, la taille des fratries oui»

INTERVIEW Le sociologue est l'auteur d'une enquête sur l’immigration, «Déni des cultures», qui fait polémique...

Propos recueillis par Catherine Fournier
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Le sociologue Hugues Lagrange auteur du livre «Le déni des cultures» à Paris le 16 septembre 2010.
Le sociologue Hugues Lagrange auteur du livre «Le déni des cultures» à Paris le 16 septembre 2010. — THOMAS COEX/AFP

«Ma conviction est que les dérives des quartiers d’immigration ont des ressorts qui, au-delà des difficultés socio-économiques, puisent dans un excès d’autorité ainsi que dans un déficit d’autonomie des femmes et des adolescents.» Le propos d’Hugues Lagrange, dans son dernier ouvrage (Le Déni des cultures, éd. Du Seuil), dérange. En plein débat sur le projet de loi sur l’immigration à l’Assemblée, le sociologue établit notamment un lien entre la délinquance des jeunes issues de l’immigration de l’Afrique sahélienne et leurs origines culturelles. Interview.

>> L’avis de la sociologue Maryse Trippier sur ce livre, c’est ici

Comment avez-vous réagi à la polémique provoquée par votre enquête?  
Je pense que cela gêne surtout les pouvoirs publics et les autres sociologues. En matière d’immigration, ces derniers parlent exclusivement de catégories socioprofessionnelles et rejettent tout ce qui a rapport avec l’origine géographique des personnes. Or, il n’y a pas de raison, quand on s’intéresse à la socialisation, de passer à côté de ces variables culturelles: une région, une langue, un territoire, des mœurs.

Pourquoi vous êtes vous focalisé sur les immigrés originaires de l’Afrique sahélienne?
Ce choix est issu de deux constats: peu de choses sont écrites sur leur situation sociale en France et je me suis senti en affinité avec les Sahéliens.

En parlant de «la polygamie» dans ces familles et de leur lien avec les émeutes urbaines de 2005, ne craignez-vous pas de les stigmatiser?
Au cours de mon enquête, conduite sur le terrain pendant dix ans, j’ai seulement constaté que les villes où l’installation de familles originaires du Sahel était traditionnellement plus forte étaient celles où les incidents ont éclaté. Par ailleurs, la polygamie n’est pas le problème, c’est un aspect très secondaire.  Elle concerne une famille pour 10.000.

Vous pointez aussi la taille des fratries, plus importante que celles des familles issues de l’Afrique subsaharienne et du Maghreb*…
C’est en effet le premier problème. Il faut consacrer beaucoup de temps à chaque enfant pour qu’il réussisse à l’école. La différence d’âge entre les époux est aussi problématique puisqu’elle nuit à l’autorité parentale, plaçant les époux dans des places asymétriques. L’autoritarisme des pères, enfin, a une incidence sur le reste de la famille. Méprisés en France, ils reportent sur leurs femmes leurs frustrations et mettent les fils aînés au-dessus des mères. Cela fait des catastrophes éducatives.

Ce dernier point est-il vraiment particulier aux familles originaires du Sahel?
Les jeunes ont en tout cas une réaction qui m’a étonnée. Pris entre deux feux, ils cherchent à s’identifier contre l’Occident et contre leur père. Ils se tournent alors vers l’islam wahhabite, plus radical et très différent de leur tradition soufiste. Et ils disent à leur père : «Je suis plus musulman que toi papa.»

Vous affirmez également que ces jeunes apparaissent davantage dans les procès-verbaux dressés par les policiers. Ne sont-ils tout simplement pas victimes de discrimination?
Non car on constate une différence d’implication qui va du simple au double entre les familles d’origine subsaharienne et celles d’origine sahélienne. Le deuxième argument, c’est qu’on constate une corrélation entre les résultats en 6e de ces jeunes et leur mise en cause dans les procès-verbaux. Ils sont davantage victimes de l’échec scolaire.

Tous ces problèmes ne relèvent pas du fait que cette vague d’immigration est plus récente?
Oui et non. Si on regarde l’immigration asiatique, tout aussi récente, on constate un investissement des jeunes dans l’éducation, qui en outre, ne sont pas placés dans le conflit Orient/Occident de la même façon. Mais il est vrai que le métissage actuel est construit dans un contexte de repli et de déclin européen. Une société en croissance faible a plus de difficulté à intégrer les différences. Entre les années 1990 et 2010, nous avons mené, on peut le dire, une politique de cul serré.

Que pensez-vous du projet de loi sur l’immigration actuellement discuté à l’Assemblée ?
Toutes ces mesures répressives sont détestables. On assiste vraiment à la fermeture de la forteresse européenne. Comment faire passer un message d’intégration en disant «foutez-le camp»?

*Hugues Lagrange écrit: «Au sein de ces familles venues du Sahel (…), le nombre d’enfant par femmes est plus élevé (entre six à dix enfants) que dans les familles africaines issues des régions qui bordent le golfe de Guinée (entre quatre et six enfants).»

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