Fichier du système de traitement des infractions constatées: «On voit derrière chaque citoyen un coupable potentiel»

INTERVIEW Le commandant de police Philippe Pichon, qui dénonce le fichier Stic depuis plusieurs années, revient sur ses dangers...

Propos recueillis par Oriane Raffin
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L'office national des personnes recherchées ou en fuite directement rattachée à la direction centrale de la police nationale recherche et interpelle plusieurs dizaines de personnes en cavale chaque années. Fichier de police
L'office national des personnes recherchées ou en fuite directement rattachée à la direction centrale de la police nationale recherche et interpelle plusieurs dizaines de personnes en cavale chaque années. Fichier de police — Sipa

Une mémoire policière sale. Dans son livre, Philippe Pichon (aux éditions Jean-Claude Gawsewitch) poursuit son combat contre le fichier du Système de traitement des infractions constatées (Stic). En conflit avec sa hiérarchie pour avoir divulgué les fiches de Jamel Debbouze et Johnny Hallyday à la presse, il continue les attaques.

Que reprochez-vous au fichier Stic que vous attaquez dans votre livre?


Je refuse d’appliquer le fichier Stic, car il est illégal. La première raison à cela est qu’il n’y a jamais eu de décret d’application en Conseil d’Etat, ce qui est pourtant indispensable à l’application de toute loi. Ensuite, il porte atteinte à la présomption d’innocence. D’ailleurs, la Cnil a rendu un rapport en janvier 2009 soulevant plusieurs problèmes de ce fichier, et notamment la question de savoir qui est habilité à alimenter le fichier. Dans mon commissariat, la personne chargée du ménage et du matériel était habilitée Stic!

Que trouve-t-on sur les fiches Stic?
Il faut savoir qu’il en existe 36 millions. Donc, la moitié de la population française est fichée. On trouve de tout dessus. De l’information vraie et de la fausse. Par exemple, si lors d’une querelle entre deux voisins, l’un dépose une plainte pour dégradation volontaire de bien privé, même si l’autre prouve qu’il était absent au moment des faits, et donc innocent, cette dénonciation calomnieuse reste inscrite sur le fichier Stic. Avec ces fiches, on voit derrière chaque citoyen un coupable potentiel. C’est insupportable.

Dans votre livre, vous écrivez que des fiches sont vendues?
Oui. Des fiches ou des informations qu’elles contiennent sont vendues à la presse ou aux cabinets d’intelligence économique. Par exemple, au moment de la polémique, un journaliste m’a raconté que les fiches Stic des frères de Rachida Dati avaient fait le tout Paris. Pour des petites informations, ça se vend entre 50 et 100 euros. Quand c’est plus grave, ça se chiffre en milliers d’euros.

Que faites-vous aujourd’hui?
Je suis commandant de police en exercice, mais sans affectation. L’administration m’avait mis à la retraite d’office, ce qui est une des pires sanctions pour un policier, mais en mai 2009, cette décision a été cassée par la justice. Depuis, je fais l’objet d’une suspension à titre conservatoire. Des recours sont en cours, mais c’est long. Par ailleurs, je suis mis en examen pour violation du secret professionnel.

Comment vous positionnez-vous face à cette accusation?
Selon moi, je risque, au pire, une faute disciplinaire, car je n’ai pas à parler à la presse [Philippe Pichon a transmis deux fiches à la presse]. Mais je suis garant de l’état de droit. Dans mes fonctions, j’ai l’obligation de dénoncer tout crime ou tout délit. J’ai dénoncé le fichier Stic, j’ai avisé les autorités car il est illégal. Le parquet de Meaux, qui était apparemment d’accord avec moi, s’est adressé à mes supérieurs, réclamant la mise à jour des fiches, ce qui n’a jamais été fait. Or, quand on a des convictions et qu’on voit, au bout d’un moment, que rien ne bouge, on finit par franchir la ligne jaune.