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#20MinutesdeplaisirDouche froide, NoFap, TikTok… Le plaisir, ennemi du développement personnel

Douche froide, NoFap challenge, écran limité… Quand le plaisir devient l’ennemi du développement personnel

#20MinutesdeplaisirLe mouvement du développement personnel prône de plus en plus la restriction des plaisirs simples – eau chaude, masturbation, réseaux sociaux – au profit d’une vie de pure discipline. Alors, est-on vraiment plus heureux sans plaisir ?
Si tu sais prendre des douches froides, tu seras un homme, mon fils (ou quelque chose comme ça). (Illustration)
Si tu sais prendre des douches froides, tu seras un homme, mon fils (ou quelque chose comme ça). (Illustration) - RossHelen / Canva / RossHelen / Canva
Jean-Loup Delmas

Jean-Loup Delmas

L'essentiel

  • Renoncer à l’eau chaude sous la douche ou à se masturber fera-t-il de nous des personnes meilleures et des humains plus accomplis ? L’idée fait son chemin dans le milieu du développement personnel, où ce genre de petits plaisirs du quotidien deviennent de plus en plus proscrits.
  • Le plaisir, si accessible et facile à obtenir dans nos sociétés où on peut se prendre des shots de dopamine à chaque vidéo TikTok ou gâteau sucré, n’aurait plus aucun prestige pour les fans « d’accomplissement de soi ».
  • Mais peut-on vraiment bannir le plaisir de notre vie et être plus heureux ?

Depuis vendredi, 20 Minutes se consacre au plaisir sous toutes ses formes. Oui, on parle de sexualité, mais aussi de plaisirs gustatifs, olfactifs ou sportifs.

En tournant le robinet d’eau chaude de votre douche aujourd’hui, avez-vous choisi l’option de facilité et du plaisir régressif qui vous éloignent du vrai bonheur ? L’acte peut paraître banal à vos yeux, mais devient presque proscrit dans le milieu du développement personnel. Douche froide, NoFap Challenge (aucune masturbation pendant une période), confort minimaliste, restriction du temps d’écran… Depuis plusieurs années, les têtes d’affiche du milieu et autres gourous numériques de « l’accomplissement de soi » vantent les 1.001 vertus et mérites supposés de l’absence de plaisir et du choix délibéré de s’en priver.

Dans une vidéo cumulant plus de 550.000 vues sur YouTube, l’entrepreneur suisse spécialiste de drop shipping Yomi Denzel expliquait ainsi : « Prendre une douche froide, c’est vraiment aller à l’encontre de la petite voix qu’il y a dans ton cerveau, c’est dire dès le matin ''Je suis une personne disciplinée, je vais pas me laisser avoir par la petite voix qui m’oblige à faire la chose la plus facile'', et ça m’aide énormément à être dans un mode où je fais ce que je dois faire et pas ce que j’ai envie de faire. »

Le porno et TIkTok, l’ennui plaisant

Pourquoi se faire du bien quand il est si méritant de se faire du mal ? Nicolas Marquis, professeur de sociologie à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles et auteur de Du bien-être au marché du malaise, La société du développement personnel (Puf, 2014), résume : « Le plaisir est devenu trop simple à obtenir pour être prestigieux. » C’est ce que le vidéaste Tristan Hermin nomme l’effet McDo : selon lui, vous êtes plus heureux au moment de commander votre Big Mac qu’après l’avoir mangé. Il ne vous aura finalement apporté aucune joie, tant il fut simple à se procurer.

« Aujourd’hui, n’importe quel jeune peut voir plus de femmes nues sans sortir de chez lui que tous ses ancêtres réunis », illustre-t-il encore. Il n’a ni les millions de Yomi Denzel, ni son expérience – le jeune homme est encore lycéen – mais compte déjà devenir « la meilleure version de soi-même » sur ses chaînes YouTube et Instagram. Plus de 169 douches froides à son actif, et un portable vierge de tous réseaux sociaux : Instagram, Snapchat, et surtout TikTok.

La religion a-t-elle créé la douche froide ?

L’application chinoise reste, avec le porno évoqué plus tôt, la cible principale des adeptes de dev perso. « C’est vraiment tout ce qui ne va pas : vous pouvez scroller des centaines de vidéos de moins d’une minute parce que tout y est conçu pour activer votre dopamine : vous regardez une histoire courte avec des émotions et un début et une fin en moins de soixante secondes. Mais finalement, vous avez passé une ou deux heures de votre journée à scroller sans être aucunement heureux », enchaîne Christophe, 32 ans et qui s’est juré de ne plus regarder la moindre vidéo de moins d’une demi-heure, et de toujours privilégier les bons vieux livres – longs, de préférence.

Robert Zuili, psychologue spécialiste des émotions, rappelle : « On vient d’une culture judéo-chrétienne où le bonheur doit être une récompense, le fruit d’un travail, et ne peut pas découler de soi ». Face à ce plaisir apparemment trop accessible, l’abstinence revient à la mode, et pas seulement chez ceux voulant devenir des « alpha ». Le thérapeute prend l’exemple du Dry January : « La nouvelle tendance n’est plus de contrôler sa pulsion mais de la stopper totalement. On ne parle pas de boire moins, ou plus raisonnablement, mais d’arrêter totalement pendant un mois. »

Etre acteur de sa vie, même pour l’eau de sa douche

Tristan distingue ainsi « le plaisir immédiat » et « le plaisir différé » : « Faire du sport, travailler sur mon business, manger sain, ce n’est pas forcément quelque chose qui va me faire plaisir sur le coup, mais quand je verrais le fruit de ce travail ou ce que ces restrictions me permettent, je serais heureux après coup, et ce sera un plaisir plus important que les satisfactions immédiates. »

Et surtout, donner le sentiment d’être acteur de votre vie, fut-ce pour des décisions aussi peu importantes que la température de l’eau dans laquelle vous vous lavez. « Il y a une volonté de puissance à partir d’une forme de maîtrise et d’auto-imposition. On se donne une impression d’avoir le contrôle dans une société et un monde qui semble nous dépasser de plus en plus », rappelle Nicolas Marquis.

Dans une société française où quasiment tout le monde a accès à l’eau chaude, vous êtes « quelqu’un » et vous vous différenciez de la masse lorsque vous choisissez volontairement l’eau froide. « Si tout le monde peut accéder à son potentiel, comme le défend ce mouvement, reste la question de pourquoi certains y arrivent et d’autres, non, poursuit le sociologue. C’est à ce moment-là qu’interviennent les notions de contrôle, d’abstinence et de maîtrise, censées vous différencier. »

Sommes-nous tous dans l’abstinence et la maîtrise ?

« Les gens peuvent se moquer, mais tout le monde s’impose des choses, défend Christophe. Est-on motivé à se brosser les dents chaque matin ? Non, on le fait parce qu’on est discipliné et qu’on en tire des conséquences positives. Pourquoi est-on fidèle en couple ? Parce qu’on s’impose cette restriction de ne pas aller ailleurs. La personne qui s’entraîne dur pour un marathon, ou qui s’inflige des heures supplémentaires pour obtenir une promotion, est moins différente de moi et de mes douches froides qu’elle veut bien le croire. »

Mais tout est à consommer avec modération, même l’abstinence. « L’estime de soi découle aussi d’expériences positives et pas seulement d’accomplissement et de labeurs, rappelle Robert Zuili. De trop grandes restrictions émotionnelles peuvent sembler valorisantes au début mais finissent toujours par créer de l’anxiété et de la négativité à terme. On ne peut pas se couper du plaisir, c’est inhumain. » Tristan finit par craqueler l’armure : « Il y a des plaisirs qui font quand même vachement plaisir, et il ne faut pas tout couper. » Ah, quand même !

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