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GROS BRASUne appli pour réserver un bodyguard et « démocratiser la sécurité privée »

Réserver un bodyguard comme on commande un Uber ? Ce Niçois veut « démocratiser la sécurité privée »

GROS BRASJulien Crozet a lancé LEON, une appli permettant de faire appel aux services de « gardes du corps » qu’il veut déployer à Paris à l’occasion des JO 2024. Démenti par un universitaire et par les chiffres, il estime que la sécurité se « privatise »
Julien Crozet (3e en partant de la gauche) et trois des dix agents disponibles sur l'application LEON, sur le boulevard de la Croisette, à Cannes
Julien Crozet (3e en partant de la gauche) et trois des dix agents disponibles sur l'application LEON, sur le boulevard de la Croisette, à Cannes - F. Binacchi / ANP / 20 Minutes / 20 Minutes
Fabien Binacchi

Fabien Binacchi

L'essentiel

  • Calquée sur le modèle d’Uber et géolocalisée, l’application LEON permet de réserver un trajet en voiture avec un conducteur spécialement formé ou encore une escorte à pied avec un vrai « garde du corps ».
  • Son créateur, le Niçois Julien Crozet, qui veut la déployer à Paris pour les JO 2024, lance un appel aux « investisseurs, qui ont été frileux jusque-là, peut-être parce que c’est un sujet politique et qu’il y a un black-out total là-dessus ».
  • S’il estime que la « privatisation » du secteur de la sécurité « paraît inévitable » avec le « désengagement de l’Etat », l’universitaire Xavier Latour, lui, dit que ce dernier « affirme » au contraire « la prééminence de la sécurité publique », avec une augmentation des effectifs confirmée par la Cour des comptes.

Les poignées de mains sont viriles et l’escouade de Julien Crozet est impressionnante. Ce Niçois de 47 ans n’est pas venu seul à la rencontre de 20 Minutes. Les gros bras sont là. Trois de ces « agents », des Men in black à la carrure imposante, l’accompagnent. Wesley et Eduard sont deux anciens militaires. Le premier est resté six ans dans l’armée, à faire de l’escorte de convoi, quand le second, originaire de Moldavie, était, lui, légionnaire. Puis, il y a aussi Sophien, un champion de MMA. « C’est ce genre de profils qu’on propose. Des ex-militaires, gendarmes ou policiers et des sportifs de haut niveau. Ils ont la condition physique et les réflexes qu’il faut », explique le créateur de LEON, une application smartphone avec laquelle il espère « démocratiser la sécurité privée ».

Calquée sur le modèle d’Uber et géolocalisée, elle permet de réserver un trajet en voiture avec un conducteur spécialement formé ou encore une escorte à pied avec un vrai « garde du corps ». Lancé il y a plusieurs années, le programme n’est encore actif que sur la Côte d’Azur, « entre Menton et Saint-Tropez », mais l’entrepreneur, lui-même ancien chauffeur de grande remise (les anciens VTC), espère recruter en masse pour passer enfin la vitesse supérieure. Grâce à une levée de fonds. D’au moins trois millions.

L'application permet de réserver un agent de sécurité ou un garde du corps notamment
L'application permet de réserver un agent de sécurité ou un garde du corps notamment - LEON app

Les JO 2024 à Paris « risques d’être catastrophiques »

Ils en appellent aux « investisseurs, qui ont été frileux jusque-là, peut-être parce que c’est un sujet politique et qu’il y a un black-out total là-dessus ». « Mais c’est aussi un marché qui va exploser avec les Jeux olympiques de Paris 2024 », pronostique le patron de LEON, dont le siège social a justement été déménagé dans la capitale. Selon un rapport du sénateur PS Jean-Jacques Lozach, il manquerait encore à trouver « environ 8.000 agents sur les 20.000 nécessaires » pendant la compétition. Un chiffre sous-évalué, selon Julien Crozet. « Cet événement mondial risque d’être catastrophique, lâche-t-il, sans filtre. Je sais que je ne vais pas me faire que des amis. Mais entre les pickpockets, les vols de montres et les agressions, plus personne ne voudra venir en France après ça. »

« Le basculement de la société, on ne fait pas qu’en parler. C’est réel. Il faut arrêter de tourner autour du pot », poursuit l’Azuréen, à qui l’idée de LEON est venue lors d’une sortie plage à Saint-Tropez. « C’était pendant l’été 2014. Je me suis fait tout voler. Et j’ai compris que ça pouvait arriver n’importe où et n’importe quand », dit-il. Sur le compte Instagram de l’application, il n’hésite pas à partager en story des vidéos de home-jacking, des photos chocs d’agressions. Il se filme aussi commentant l’actualité, plus ou moins récente : le Bataclan où il n’y aurait eu « que dix ou quinze morts […] si les agents de sécurité avaient été armés », la mort de Thomas à Crépol « qui aurait pu être évitée ». « Il fait de la pub en se servant de l’affaire », « honteux », réagissent certains internautes.

« On préfère ignorer les problèmes »

Julien Crozet s’attend à être accusé de véhiculer des idées d’extrême droite. Mais il balaie ça d’un revers de la main. « C’est juste qu’on préfère ignorer les problèmes. La plupart des agents de sécurité sont issus de la diversité, des quartiers. J’ai moi-même grandi aux Moulins [un secteur prioritaire de l’ouest de Nice, en proie à des trafics]. Là-bas, pour un jeune qui vend de la drogue, il y en a 100 qui essaient de s’en sortir, qui font du sport et qui pourrait très bien devenir agent de sécurité », avance-t-il.

Dix font actuellement partie de son staff, quatre en CDI et six en tant qu’autoentrepreneurs. Tous sont en tout cas détenteur d’une carte professionnelle, dont certains pour faire de la protection rapprochée, assure le patron. Ce service, de l’escorte à pied, il le propose à n’importe qui à partir de 57 euros de l’heure. « Ça peut s’adresser à tout le monde. Une mamie qui veut faire son shopping tranquille par exemple. Les personnes qui font appel à nous ont souvent déjà eu une mauvaise expérience », raconte-t-il. « Et il n’y a pas que de très riches étrangers. »

La demande va exploser, selon lui. Et le nombre de détenteurs d’une carte professionnelle d’agents sécurité (160.000 actuellement en France) aussi. « La privatisation de ce secteur paraît inévitable, comme au Brésil et dans plein d’autres pays. Avant, avoir une nounou, c’était pour les riches. Puis, il n’y a plus eu assez de places de crèche. Alors, ça s’est démocratisé. Pour la sécurité, ça va être pareil, parie Julien Crozet. On a enlevé des policiers pour faire des économies budgétaires. L’Etat s’est désengagé. Il continue. Et c’est un service public qui se tend. Alors, il va falloir penser autrement. »

« On est dans une optique de se réapproprier la sécurité publique »

Un constat que ne partage pas le Pr Xavier Latour, doyen de la Faculté de droit et de science politique à l’Université Nice Côte d’Azur et notamment auteur d’une publication sur La privatisation de la sécurité intérieure appréhendée par le droit public. « Cela fait plus vingt ans que l’on entend parler de ce soi-disant désengagement de l’Etat alors, qu’au contraire, il affirme la prééminence de la sécurité publique. Il rouvre, par exemple, des brigades de gendarmerie, augmente les effectifs de police et de gendarmerie, réfléchit à de nouvelles missions pour les policiers municipaux », explique le spécialiste.

« Le marché de la sécurité privée se porte bien. Il est en croissance régulière sans être exponentiel, poursuit-il. Je ne crois pas du tout que les activités privées de sécurité soient appelées à se substituer à la sécurité publique. A chaque crise, après un attentat ou un acte de délinquance particulièrement marquant, le recours à des prestataires peut connaître une augmentation, mais ce n’est souvent que temporaire. Sécurité publique et sécurité privée sont plus complémentaires que concurrentes. »

Dans un rapport publié en juillet dernier, la Cour des comptes constatait « une forte hausse des crédits et des effectifs » tout en notant qu’elle « ne règle pas les difficultés structurelles des forces de sécurité intérieure ». La dernière loi d’orientation et de programmation du ministère de l’intérieur (LOPMI) « projette la création, entre 2023 et 2027, de 3.872 postes dans la police nationale et de 3.540 postes dans la gendarmerie nationale, qui feront suite au recrutement de 10.000 policiers et gendarmes sur le quinquennat précédent et viendront s’ajouter aux 253.000 effectifs » déjà présents.

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