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interview« En France, la propagande russe attaque sur plusieurs fronts à la fois »

Guerre en Ukraine : « En France, la propagande russe attaque sur plusieurs fronts à la fois », lance Elie Guckert

interviewLe journaliste indépendant détaille pour « 20 Minutes » les ressorts politiques et complotistes de la propagande russe en France, qu’il expose dans son livre « Comment Poutine a conquis nos cerveaux, dix ans de propagande russe en France »
Elie Guckert vient de publier « Comment Poutine a conquis nos cerveaux, dix ans de propagande russe en France ».
Elie Guckert vient de publier « Comment Poutine a conquis nos cerveaux, dix ans de propagande russe en France ». - YouTube / Desk Russie / YouTube
Mathilde Cousin

Mathilde Cousin

L'essentiel

  • Journaliste indépendant, spécialiste de l’implication de la mouvance complotiste et d’extrême-droite dans la propagande russe, Elie Guckert revient pour 20 Minutes sur les rouages de cette propagande en France.
  • Depuis une dizaine d’années et les débuts du conflit en Syrie, des blogs relaient le point de vue du Kremlin en France. Certains éléments de langage sont repris par des politiques.
  • La propagande est aussi relayée de façon involontaire dans des grands médias.

Le ministère des Affaires étrangères a fini par hausser le ton. Le 13 juin, le Quai d’Orsay a reconnu et dénoncé publiquement une tentative de manipulation de l’opinion publique en France. Le coupable est à chercher du côté de Moscou, ont alors affirmé les diplomates. Une rare dénonciation publique, alors que depuis une dizaine d’années, la parole du Kremlin est relayée en France, via des blogs ou des personnalités politiques.

C’est ce que raconte dans son livre Comment Poutine a conquis nos cerveaux, dix ans de propagande russe en France*, le journaliste indépendant Elie Guckert, qui a travaillé pour Mediapart ou le site d’investigation britannique Bellingcat. Il explique pour 20 Minutes comment le point de vue de Moscou s’est retrouvé sur des blogs marqués à l’extrême-droite, mais également repris par des personnalités politiques.

Il y a deux sphères qui relaient en France la propagande du Kremlin, c’est la sphère complotiste, qui tient des blogs depuis au moins une dizaine d’années, et la sphère politique…

Je n’avais pas vu les choses comme ça, mais effectivement, il y a une conjonction entre ce qu’on peut appeler la complosphère et certaines formations politiques, par lesquelles remontent les histoires de la complosphère.

Ce qui est intéressant ici, c’est que cette complosphère est connectée à l’appareil de propagande du Kremlin. C’est particulièrement le cas avec celle qui va être active sur le conflit syrien dès 2011. On a des personnalités comme Thierry Meyssan [pour qui le 11 septembre est un complot intérieur], Alain Soral, qui ont des liens d’affaires avec le régime Assad et avec Moscou et qui ont aussi des accointances politiques.

Il y a une émulation qui se fait entre ces deux pôles-là. Dans la complosphère, on y produit des histoires qui peuvent toucher tout le monde. Ces histoires vont ensuite remonter, en très grande majorité, à l’extrême droite, mais aussi dans une bonne partie de la gauche radicale, notamment celle de Jean-Luc Mélenchon.

Quel est le lien entre la guerre en Syrie et la propagande russe ?

Il y a [à l’époque] toute une mobilisation en France de la complosphère, notamment d’extrême droite, pour faire passer la révolution syrienne pour un complot occidental, pour résumer les choses très brièvement.

Au moment de l’attaque chimique de la Ghouta en 2013, il y a un intérêt stratégique de la part de la Russie, qui est alliée du régime syrien, à tout faire pour que les Occidentaux n’interviennent pas et ne viennent pas punir Bachar Al-Assad. La complosphère se mobilise sur la Syrie et au service du Kremlin pour soutenir le président syrien. Ces personnalités de la complosphère, comme Alain Soral ou Thierry Meyssan, sont déjà largement mises en avant par RT à l’époque.

Toujours sur la Syrie, le lien le plus évident, c’est celui qu’a le site de " réinformation " InfoSyrie, qui est fondé en 2011 par Frédéric Chatillon, qui était à ce moment-là un des communicants principaux du Front national, ainsi qu’un proche de Marine Le Pen, et qui a lui-même des liens d’affaires avec le régime syrien. Là, on est en plein dans les réseaux de l’extrême-droite de l’époque. Alain Soral est lui-même un ancien cadre du Front national.

En fait, c’est un écosystème politique. C’est un petit monde où tout le monde se connaît et travaille ensemble.

Avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, a-t-on observé une prise de recul des leaders d’extrême-droite et d’extrême gauche avec les positions pro-russes ?

Il y a eu un effet choc juste après l’invasion : d’un côté comme de l’autre, on a vraiment essayé de faire croire qu’on n’avait jamais été pro-russes. Très rapidement, les discours pro-russes ont repris, mais sous une autre forme, en appelant à la désescalade, au fait de ne pas livrer d’armes à l’Ukraine. Finalement, à mon sens, il n’y a pas eu de grand changement. Il y a eu un petit laps de temps après l’invasion où il fallait vous " cacher ", mais ça n’a pas duré très longtemps. Ça vaut pour les grandes figures publiques qui, elles, sont [interviewées] dans les matinales tous les jours. Mais au niveau de la " base ", des personnalités qui, elles, traînent sur les sites de " réinformation ", ça n’a pas bougé d’un iota même après l’invasion.

Dans le livre, vous mentionnez plusieurs blogs qui ont relayé de la propagande pro-russe. Finalement, l’audience de ces sites n’était telle pas marginale…

Je pense que c’est effectivement l’erreur qu’on a pu faire pendant dix ans, de considérer justement toute cette frange du web comme un truc marginal, quelques zozos dans leurs coins qui ont leurs blogs. C’est une erreur, parce qu’il y a beaucoup de blogs. Si on additionne l’audience de chacun, ça commence à faire quelque chose d’assez conséquent.

Je pense que la presse, surtout au début, sur la Syrie, n’avait pas encore pris conscience du pouvoir de ces sphères-là sur Internet, et du fait qu’elles avaient peut-être même un pouvoir et un impact qui seraient au moins aussi forts, voire plus que celui de la presse " mainstream ". On s’en est bien rendu compte depuis avec d’autres événements, que ce soit le Brexit, l’élection américaine ou le Covid en France. Ce sont des sphères qui ont un impact sur le débat public très fort et qui ont aussi un impact sur les discours qui vont remonter jusqu’au milieu politique qui, eux, vont évidemment dans les médias " mainstream ".

Vous rappelez que cette propagande, justement, elle est parfois invitée dans ces grands médias…

La propagande russe attaque sur plusieurs fronts à la fois. Elle va draguer les marges, dans la complosphère, les " infréquentables ". En même temps, elle s’attaque aussi aux élites. On est quand même obligés de noter qu’il y a aussi eu des grandes voix pro-russes en France, notamment à droite, dont un ancien premier ministre, un ancien président de la République. Tout ça ne se joue pas [uniquement] via des blogs de réinformation, mais aussi via des institutions comme le Dialogue franco-russe de Thierry Mariani [eurodéputé du Rassemblement national].

Pour ce qui est des médias " mainstream ", il y a une façon de faire l’information qui peut poser problème et qui peut conduire à participer à la propagande de manière involontaire, mais avec un impact qui est bien plus fort que ce que peut produire la complosphère.

Il y a eu un vrai problème - même si là, ça s'est calmé à mon sens - la première année de l'invasion, j'ai été quand même très choqué de voir à quel point on donnait très souvent la parole à des officiels russes. On sait, quand on fait ça, qu'on donne officiellement la parole à la propagande russe. Et au nom de l'équilibre et du cinq minutes pour l'un, cinq minutes pour l'autre, on a donné pendant un an la parole au porte-parole de l'ambassadeur de Moscou en France.

A mon sens, les journalistes français ne savent pas interviewer correctement des personnalités comme ça. On peut très bien interviewer un officiel russe, je pense même qu’on doit le faire, mais quand vous regardez la manière dont le fait la BBC, c’est autre chose. L’interlocuteur ne se sent pas chez lui, il est quand même mis face à ce que la Russie fait réellement en Ukraine, au point que c’est effectivement souvent très informatif puisque ces interlocuteurs se retrouvent soit à avouer des choses, soit à botter en touche.

En juin, le Quai d’Orsay a dénoncé une opération de manipulation russe, où des médias, dont 20 Minutes, ont été imités. Cette opération, nommée Doppelgänger, a été amplifiée par des faux sites et des faux comptes. La Russsie pourrait-elle se passer des relais traditionnels qu’elle a en France ?

Alors, je ne dirais pas les choses comme ça. Beaucoup de gens qui ont travaillé sur la propagande russe estimaient que les fermes à trolls, c’était fini. On voit bien que ce n’est pas le cas avec cette opération. Ça veut dire que la Russie fait feu de tout bois : sur le front de l’information, elle peut attaquer sur tous les fronts en même temps.

L’'opération était aussi alimentée par des relais d’opinion en France. Thierry Mariani, l’eurodéputé du Rassemblement national, coprésident du Dialogue franco-russe, avait lui-même accordé une interview à un des faux médias créés par Doppelgänger. Yves Pozzo di Borgio, un ancien sénateur, avait relayé sur Twitter où il a beaucoup d’abonnés un faux article de Doppelgänger.

A priori, les dernières opérations Doppelgänger, en termes d'impact et d’audience, ce n’est pas la folie. Mais si vous commencez à avoir un ex-sénateur français qui relaie les publications, là, c’est autre chose.

* Paru le 19 octobre aux éditions Plon


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