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traumatismeQuelle prise en charge psy pour les enfants libérés par le Hamas ?

Guerre Hamas-Israël : « Un enfant traumatisé ne se plaint pas »… Comment prendre en charge les jeunes ex-otages ?

traumatisme« Si les images traumatiques ne sont perçues qu’à partir de 3 ou 4 ans, les impressions sensorielles, elles, vont laisser des traces dès le plus jeune âge », prévient Florence Askenazy, professeure de psychiatrie
Eitan Yahalomi, jeune otage franco-israélien de 12 ans, a été libéré après 50 jours de captivité par le Hamas.
Eitan Yahalomi, jeune otage franco-israélien de 12 ans, a été libéré après 50 jours de captivité par le Hamas. - AP/SIPA / AP/SIPA
Lise Abou Mansour

Lise Abou Mansour

L'essentiel

  • Depuis vendredi, 69 personnes qui étaient retenues en otage par le Hamas depuis son attaque contre Israël ont été libérées et ont pu retrouver leurs proches. Parmi elles, de nombreux enfants, dont trois jeunes français, ayant assisté au pire.
  • Quelles répercussions ce traumatisme aura-t-il sur leur santé mentale ? Comment prendre en charge ces enfants ? On a posé la question à deux spécialistes du psychotraumatisme infantile.
  • « Si les images traumatiques ne sont perçues qu’à partir de 3 ou 4 ans, les impressions sensorielles, elles, vont laisser des traces dès le plus jeune âge », prévient d’emblée Florence Askenazy, professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.

Des larmes, des sourires, des accolades… Des familles enfin réunies. Depuis vendredi, 69 personnes retenues en otage par le Hamas depuis l’attaque menée contre Israël ont été libérées et ont pu retrouver leurs proches. Parmi elles, de nombreux enfants ayant vécu le pire. Eitan Yahalomi, Franco-Israélien de 12 ans, en fait partie. Ce mardi, sa tante a expliqué que « le Hamas l’a obligé à regarder » des exactions commises et filmées le 7 octobre par ses combattants. « Chaque fois qu’un enfant pleurait, ils le menaçaient avec une arme pour qu’il se taise », a-t-elle ajouté. « Comment on peut se sentir bien après une expérience comme celle-là ? Il a un long chemin à faire. […] C’est un enfant calme. Cela va prendre du temps avant de sortir ses émotions. »

Comment aider ces enfants à traverser ce « long chemin » ? Quel impact ces images et souvenirs peuvent-ils avoir sur leur psyché ? On a posé la question à deux spécialistes du psychotraumatisme infantile.

Les très jeunes enfants se souviendront-ils du traumatisme vécu ?

Contrairement aux idées reçues, les enfants, même très jeunes, ont conscience de leur environnement. « Si les images traumatiques ne sont perçues qu’à partir de 3 ou 4 ans, les impressions sensorielles, elles, vont laisser des traces dès le plus jeune âge, prévient d’emblée Florence Askenazy, professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, autrice de Le psychotrauma de l’enfant, comprendre et soigner (Editions First). Des études montrent que l’impact du traumatisme peut survenir chez un nourrisson voire pendant la grossesse. »

« C’est rassurant de se dire que l’enfant n’a pas compris ou qu’il va s’en remettre car il est jeune, mais c’est totalement faux, insiste Hélène Romano, psychothérapeute spécialisée, autrice de Quand la vie fait mal aux enfants et Les enfants et la guerre (Odile Jacob). Les enfants sont les adultes de demain. Si on dénie leurs traumas, cela donnera une génération d’hommes et de femmes en détresse psychique. » Si certains peuvent sembler souriants et peu anéantis, il s’agit, selon elle, d’un mécanisme de protection. « Un enfant traumatisé ne se plaint pas. Il fait tout pour qu’on ne voie pas sa souffrance, souvent pour que les adultes ne s’effondrent pas à leur tour et ne partent pas. C’est ce qu’on a vu dans des études sur les enfants victimes de catastrophes naturelles ou de guerres. »

Quelles conséquences ces traumatismes auront-ils sur leur psyché ?

La multiplicité des traumatismes vécus par les enfants pris en otage par le Hamas est assez unique : deuil, enlèvement, séparation, captivité, sans compter tout ce que l’on ne sait pas encore. « Il s’agit de traumatismes cumulatifs très rapprochés, explique la professeure de psychiatrie. Il y a peu de comparaisons possibles, donc on ne peut pas deviner quel sera leur état psychologique. »

Toutefois, d’après la spécialiste, après un psychotraumatisme collectif unique, comme une catastrophe naturelle, 70 % des survivants deviendront « résilients », c’est-à-dire sans symptômes traumatiques associés. En cas de traumatisme collectif effectué de manière intentionnelle, comme un attentat terroriste, 45 % développeront des troubles. Parmi eux : trouble anxieux généralisé, trouble de stress post-traumatique, mais aussi difficultés de sommeil, angoisse de séparation ou phobies.

Cette souffrance s’exprime différemment selon qu’il s’agisse d’un adulte ou d’un enfant, selon Hélène Romano. « Chez les enfants, c’est souvent le corps qui parle, avec des troubles somatiques comme des pelades, des problèmes dermatologiques, asthmatiques. » D’après la professeure de psychiatre, « plus ils sont jeunes, plus ils sont vulnérables et plus les risques de complication sont élevés ».

Comment prendre en charge ces enfants par rapport à des adultes ?

Selon Hélène Romano, « la priorité est d’apporter un sentiment de sécurité physique et de protection psychique. » Il s’agira donc d’abord d’assurer leurs besoins fondamentaux : avoir un toit, être protégé, pouvoir dormir, se laver, manger et être soigné physiquement. « En France, on ferait une évaluation très précise de l’état psychique, traumatique et physique de l’enfant, ajoute la professeure en psychiatrie. En fonction du résultat, on mettrait en place des thérapies ciblées pour éviter une augmentation des symptômes. » Des thérapies à court terme, mais pas seulement. « Le suivi se fera aussi à moyen et long terme pour un certain nombre dont les difficultés seront devenues chroniques », précise Florence Askenazy.

Seulement, il existe chez les petits un problème de taille : après avoir vécu de telles atrocités, certains peuvent rester mutiques. « Si l’enfant ne parle pas, on ne doit pas forcer la parole mais lui proposer, conseille Hélène Romano. Sinon, on peut passer par du dessin ou de la sculpture. » Mais Florence Askenazy insiste : « il aura le temps de construire son récit traumatique après, petit à petit. Sinon, ça fait revivre le traumatisme. »

La psychothérapeute insiste également sur le traitement médiatique réservé à ces enfants. « Il faut les protéger d’une certaine indécence que l’on peut avoir à l’égard de personnes revenant de l’horreur et exposées comme des trophées. Devenir le héros d’un pareil drame est très lourd à porter, qui plus est pour un enfant. » Ces enfants devront retourner dans l’anonymat afin qu’ils ne deviennent pas à vie « les enfants pris en otage par le Hamas ». « Cela ne doit pas constituer leur identité », prévient-elle.

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