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ENQUÊTE (3/3)Comment soigne-t-on les enfants victimes de violences sexuelles en France ?

Quelle prise en charge médicale des enfants victimes et auteurs de violences sexuelles en France ?

ENQUÊTE (3/3)Pour les spécialistes, il est urgent de traiter les victimes et auteurs de violences sexuelles, qui sinon conduisent plus tard à des troubles, et à la reproduction de ces violences. Mais la prise en charge en France est défaillante
Violences sexuelles entre enfants à l'école: l'interview de Muriel Salmona, psychiatre
Aude Lorriaux

Aude Lorriaux

L'essentiel

  • C’est un phénomène ultra-tabou mais massif et en très forte augmentation. En France, des dizaines de milliers de mineurs sont accusés d’infractions à caractère sexuel sur d’autres mineurs.
  • Si la plupart de ces infractions ont lieu dans le cadre familial, certaines se produisent à l’école, dans l’enceinte même de l’institution censée protéger ces enfants, qui auront pour certains et certaines des vies très abîmées à cause de ce qui leur est arrivé.
  • Dans le troisième épisode de cette enquête, nous nous intéressons aux moyens déployés en France pour soigner à la fois les jeunes auteurs et coupables de violences.

«J’ai des images qui me reviennent par flashs, c’était à la maternelle. Je ne sais pas si j’ai 3, 4 ou 5 ans. Des enfants de plusieurs classes me forcent à m’allonger sur un banc, enlèvent mon slip, me regardent, rigolent, me mettent de la terre et des feuilles dedans. J’avais l’impression d’être sur une table de dissection. Plus tard, j’ai eu plusieurs épisodes d’agressions sexuelles où je ne savais pas me défendre. J’ai l’impression qu’il y a une forme de passivité qui s’est inscrite en moi, que j’ai du mal à dire non, à exister. J’ai eu des troubles alimentaires (anorexie et boulimie) qui ne sont pas étrangers à ce qui s’est passé en maternelle, j’ai aussi été dans des relations où il y avait de la violence conjugale ». Dina, 40 ans, a tenté, étant petite, de parler à des adultes de ce qu’elle avait subi. Mais elle n’a jamais été écoutée. Et n’a jamais eu à cause de cela de suivi psychologique.

Les violences sexuelles subies pendant l’enfance peuvent avoir des répercussions très importantes sur la personne qui les a subies. « Le potentiel destructeur du psychotraumatisme s’amplifie avec le temps, faute d’un traitement approprié, et peut conduire la victime, parfois des années après, à des pathologies du lien (soumission, emprise) ou à la reproduction de violences en tant qu’auteur ou en tant que victime » estime Richard Ziadé, directeur pédagogique de l’association Jean Cotxet, dédiée à la protection de l’enfance, dans le livre Violences sexuelles entre mineurs (Artège, 2023). Muriel Salmona, psychiatre fondatrice de l’association Mémoire traumatique et victimologie et spécialiste des violences sexuelles, parle quant à elle d’une « urgence médicale » : « Il faut traiter les troubles qui sinon sont peuvent être à l’origine de violences, de conduites addictives, délinquantes. »

Les agresseurs, d’anciennes victimes qui n’ont pas été soignées

La prise en charge des mineurs auteurs de violences sexuelles est tout aussi urgente, et tout aussi défaillante. Une enquête effectuée en 2002 par Léonore Le Caisne et Bénédicte Kail a montré que 40 % des mineurs auteurs d’infraction à caractère sexuel ne font l’objet d’aucun suivi spécifique, et même lorsqu’il y avait obligation de soins, dans 40 % de ces cas, il n’y avait aucun suivi spécifique avec un professionnel de santé. Sans compter l’immense majorité de mineurs auteurs qui ne sont pas repérés, ou pour lesquels il y a un classement sans suite qui ne débouche sur aucun soin.

Il y a pourtant urgence à soigner victimes et auteurs, qui pourraient sinon être amenés à reproduire les traumas qu’ils ont vécus, sur eux-mêmes ou sur d’autres. Car très souvent, les agresseurs sont d’anciennes victimes qui n’ont pas été soignées. Selon le rapport sur La prise en charge des mineurs auteurs d’infractions à caractère sexuel à la protection judiciaire de la jeunesse, de Marie Romero, les mineurs auteurs d’infractions à caractère sexuel sont en moyenne, avant de commettre une infraction, cinq fois plus victimes de ces mêmes infractions que les autres mineurs. Selon Muriel Salmona, qui s’appuie sur une étude du Lancet, quand une femme a subi des violences physiques et sexuelles dans son enfance, cela multiplie par 16 le risque d’en subir à nouveau à l’âge adulte, et pour un garçon, cela multiplie par 14 le risque de commettre.

« J’avais l’impression d’être dépossédée de mon corps. A 10-11 ans par exemple je me souviens d’être seule dans un jacuzzi, et un type a mis sa main sur mon sexe et je n’ai pas réussi à bouger. A partir de 15-16 ans jusqu’à mes 25 ans j’ai été agressée plusieurs fois par an sans me défendre », détaille Dina.

« Aucune aide psychologique, pas de réparations »

Mais la France se donne-t-elle les moyens de véritablement prendre en charge ces enfants ? Tous les experts et expertes que nous avons interviewés sont unanimes : ce n’est pas le cas. « Actuellement il n’y a rien en France, aucune aide psychologique, pas de réparations, les victimes n’ont droit qu’aux centres médico-psychologiques » dont on sait qu’ils sont surchargés, critique Muriel Salmona. Walter Albardier, psychiatre responsable du Centre de Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (Criavs) d’Île-de-France, estime que les délais d’attente pour une prise en charge dans le public peuvent atteindre trois, quatre voire cinq ans. « Essayez de prendre rendez-vous demain dans l’hôpital public en pédopsychiatrie, vous aurez au moins un an d’attente. Donc vous dire que les victimes ou auteurs sont pris en charge de façon suffisante, certainement pas. »

A défaut de dégoter un rendez-vous dans le public, les parents d’enfants victimes se tournent vers le privé, dont le coût de la séance peut atteindre une centaine d’euros. « Notre association n’a pas les budgets pour aider toutes les familles, et il y a beaucoup de parents qui n’ont pas les moyens », se désole Homayra Sellier, fondatrice d’Innocence en danger. Cette citoyenne active depuis plus de vingt ans dans la protection de l’enfance estime qu’il faudrait un fonds d’aide spécifique pour ces victimes, particulièrement lorsque les violences ont eu lieu à l’école. « C’est la responsabilité de l’Etat de venir en aide aux mineurs quand cela a eu lieu dans les écoles. »

« On vient punir l’enfant alors qu’il est victime »

Concernant les auteurs de violence mineurs, cette prise en charge peut être compliquée par le fait qu’ils peuvent être regardés avec un certain dégoût. Pourtant, l’enfant qui a des comportements sexuels problématiques ou agresse un autre enfant a souvent lui-même été victime. « L’enfant qui commet un viol a presque à coup sûr été exposé à des viols comme victime ou témoin. C’est une reproduction d’actes commis par des adultes. Il est colonisé par une intentionnalité, et devient vecteur de cette intentionnalité », explique Muriel Salmona. « Les mineurs sont des éponges, plus ils sont petits, plus ils répètent ce qu’ils ont vu ou subi, ce qui peut aboutir à des comportements sexuels problématiques. Nous adultes on vient punir l’enfant alors qu’il est victime », abonde Mathieu Lacambre, de l’équipe du centre de ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (Criavs) de Montpellier.

La prise en charge tant des victimes que des auteurs d’infractions sexuelles souffre du manque de formation des différents acteurs de la chaîne, des animateurs de centres de loisirs aux profs, en passant par les responsables de l’Éducation nationale, ou même les magistrats et les policiers. Isabelle Debré, qui avec son association L’enfant bleu intervient dans les classes, juge que les profs « ne savent pas comment faire ». « Il faudrait former plus de gens, pour agir le plus tôt possible », affirme Mathieu Lacambre, qui a développé une BOîte A ouTils de prévention des violences à caractères sexuel et sexiste, qui s’adresse à tous les professionnels de l’enfance et de l’adolescence.

Parmi les outils à disposition des professionnels et parents, il existe un guide, disponible sur violences-sexuelles.info, qui donne des repères utiles pour savoir quand s’inquiéter, et quand signaler. Si un enfant en maternelle « lors de jeux (docteur, papa-maman…) explore et examine le corps des autres enfants, y compris leurs parties intimes », il s’agit d’un « comportement de découverte ». Un enfant qui jouerait « au docteur » en examinant le corps des autres enfants « de façon très répétée, voire compulsive », a un comportement jugé « préoccupant ». S’il « force d’autres enfants à̀ jouer à ces jeux » il faut alors alerter au plus vite un ou une professionnelle.

Où commence et où s’arrête le jeu sexuel ?

Constater chez des enfants une simple attitude de découverte ne signifie pas néanmoins qu’il faut les encourager à continuer, précise Mathieu Lacambre, qui se souvient d’une maman qui avait vu ses deux enfants la culotte baissée, « avec un jeu exploratoire harmonieux », où les enfants riaient sans se toucher. « Elle leur a fait un bisou sur le front en disant « champion, joli zizi ». C’est une réaction inadaptée. Le rôle de l’adulte c’est de mettre fin à la séquence. La réaction inverse inadaptée serait de punir et de dire « tu ranges ou je te la coupe ». Il y a un impact majeur dans les deux cas. »

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