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DE L’AUTRE COTE DE LA FRONTIEREÀ Vintimille, le tourisme commercial de cigarettes prospère

À Vintimille, le tourisme commercial de cigarettes prospère

DE L’AUTRE COTE DE LA FRONTIERE
De nombreux frontaliers du sud-est de la France font le déplacement en Italie pour acheter du tabac à moindre coût. Une décision du conseil d’Etat pourrait bientôt faire remonter le quota d’importation autorisé, loin d’être respecté dans les faits
La vitrine d'une tabaccheria de Vintimille (Ligurie, Italie) où les prix des cartouches de cigarettes, beaucoup moins élevés qu'en France, s'affichent en grand
La vitrine d'une tabaccheria de Vintimille (Ligurie, Italie) où les prix des cartouches de cigarettes, beaucoup moins élevés qu'en France, s'affichent en grand  - F. Binacchi / ANP / 20 Minutes / 20 Minutes
Fabien Binacchi

Fabien Binacchi

L'essentiel

  • Les fumeurs frontaliers du sud-est de la France sont tous les jours nombreux à faire le trajet, en voiture ou même en train, pour rejoindre Vintimille, la première grande ville italienne où ils viennent refaire leur stock de cigarettes à moindre coût.
  • Depuis 2020, la France limite à 200, soit une cartouche, le volume de cigarettes pouvant être ramené, par personne, d’un pays de l’Union européenne, quota loin d’être respecté dans les faits et que le conseil d’Etat veut voir ramener à 800 cigarettes pour se conformer au droit européen.
  • Parallèlement, une proposition de loi vise à obliger les industriels du secteur à ne livrer aux différents pays européens que les quantités correspondant à la consommation sur leur propre territoire.

A Vintimille (Italie),

Sophie et David ont les bras chargés de sacs de course. Dans les rues de Vintimille, la première grande ville italienne de l’autre côté de la frontière, ils sont venus faire le plein. « On a pris de la charcuterie à la truffe, du fromage à la truffe, tout ce qui est à la truffe, salive le trentenaire. J’adore ça et les prix sont bien plus intéressants qu’en France. » Mais si le couple originaire du Var, accompagné ce jour-là d’une de ses filles, a avalé les 190 km d’autoroute depuis Toulon (et payé les péages qui vont avec), c’est surtout pour repartir avec une autre spécialité du coin. Des cartouches de cigarettes « plus de deux fois moins chères ». Et « c’est rentable même avec le coût du déplacement », assurent-ils.

Venu à Vintimille avec son compagnon et sa fille, Sophie, qui souhaite préserver son anonymat, est reparti de la ville italienne avec neuf cartouches de cigarettes.
Venu à Vintimille avec son compagnon et sa fille, Sophie, qui souhaite préserver son anonymat, est reparti de la ville italienne avec neuf cartouches de cigarettes. - F. Binacchi / ANP / 20 Minutes

Comme eux, les fumeurs frontaliers du sud-est de la France sont tous les jours nombreux à faire le trajet, souvent de beaucoup moins loin (Menton est à vingt minutes), en voiture ou même en train, pour refaire leur stock. Une habitude qui ne devrait pas se perdre avec les dernières annonces antitabac du gouvernement, qui prévoit de porter le prix du paquet à 13 euros, d’ici 2026. Si l’Italie maintien sa courbe de prix, ce tourisme commercial doit donc avoir encore de beaux jours devant lui. A l’heure actuelle, il se fait pourtant la plupart du temps en contournant la législation. De bonne foi ou pas. Depuis 2020, la France limite à 200, soit une cartouche, le volume de cigarettes pouvant être ramené (ou encore 100 cigarillos, 50 cigares ou 250 g de matière première à rouler), par personne, d’un pays de l’Union européenne.

Cette décision, prise après le premier confinement (qui avait vu les ventes de tabac augmenter de 30 % chez les buralistes situés près de pays offrant des tarifs plus avantageux, comme aussi l’Espagne et la Belgique), est remise en cause par une décision du conseil d’Etat. Ce seuil devrait être multiplié par 4 pour coller aux réglementations européennes, enjoint la juridiction. Le gouvernement a encore quatre mois pour se conformer. Contre l’avis de parlementaires de la majorité qui viennent de lancer une proposition de loi visant au contraire à assécher totalement ce marché parallèle.

Des cartouches à 52 euros

En attendant, Sophie et David, eux, sont repartis de Vintimille avec plus de quatre fois le maximum autorisé selon les règles en vigueur. Dans les sacs, neuf cartouches, cinq de Marlboro à 60 euros et quatre de Philip Morris à 52 euros, « mais il y en a aussi pour une amie, qui paie une partie des frais pour la route et qui nous permet de tous mieux nous y retrouver ». « Honnêtement, je ne savais pas. D’autant plus qu’ici, dans les tabacs, ils voient bien qu’on est français et ils nous en vendent autant qu’on veut », s’étonne Sophie. Elle s’agace : « Et pourquoi chez nous, on ne fait jamais comme tout le monde. C’est encore une manière qu’à trouver l’Etat pour nous ponctionner davantage ? ».

Juste avant le couple, Christine, qui « fait le déplacement chaque semaine depuis Nice », avait elle aussi explosé le quota, avec trois fois dix paquets de Camel dans son cabas. Mais la règle pourrait donc bientôt changer. Saisi par un étudiant de 22 ans, le conseil d’Etat a rappelé la Première ministre à l’ordre. Dans une décision du 29 septembre, la juridiction a enjoint Élisabeth Borne à prendre un décret pour se plier au droit européen, qui fixe la limite à 800 cigarettes (quatre cartouches) par personne.

Sollicité par 20 Minutes, son cabinet précise qu’il a été « donné six mois à la France pour procéder à la mise en conformité », soit jusqu’à la fin du mois de mars 2024, et que « cette période va être mise à profit pour concerter ». Parallèlement, des députés français (Horizons), avec le soutien des ministres de la Santé et du Budget, ont déposé une proposition de loi visant à obliger les industriels du secteur à ne livrer aux différents pays européens que les quantités correspondant à la consommation sur leur propre territoire. L’idée serait donc de ne plus permettre à nos voisins de vendre à des clients étrangers.

Des amendes et même de la prison prévues mais des contrôles très rares

Mais pour le moment, statu quo. Y compris pour la mise en conformité sur les quantités à pouvoir ramener en France. « Quelle que soit la décision, l’accent doit continuer être mis sur la lutte contre les trafics, le renforcement des contrôles à la frontière ainsi que les sanctions applicables », précise encore un porte-parole de Matignon. En cas de dépassement, la réglementation prévoit que les contrevenants doivent s’acquitter de « droits de consommation » (210 euros par exemple pour cinq cartouches) et sont aussi passibles d’une peine de prison d’un an et d’une amende de 750 euros. Les produits peuvent également être confisqués tout comme le véhicule ayant servi à leur transport.

Dans les faits, ces contrôles seraient au moins très rares. Voires quasiment inexistants, selon les témoignages recueillis par 20 Minutes auprès des habitués de la ville italienne. « Franchement, on vient régulièrement, et on ne nous a jamais rien demandé quand on repasse la frontière à Menton, assure Grégory, de passage entre amis et qui dépasse lui aussi le seuil actuellement réglementaire de tabac à importer. Je crois qu’ils ont d’autres choses à faire avec l’explosion du nombre de migrants. »

« Jusqu’en 2002, les Italiens allaient acheter leur tabac en France »

Davide, le gérant d’une des tabaccherie (tabaccheria au pluriel, en italien), pense carrément que « les gendarmes n’osent pas confisquer parce qu’ils savent eux-mêmes que la loi française n’est pas réglo ». « Aucun client ne m’a jamais dit qu’il avait eu un quelconque problème », confirme-t-il avec un bon niveau de français. Avec le nombre de visiteurs hexagonaux, savoir maîtriser la langue de Molière (au moins quelques bases) est une obligation pour les commerçants locaux. Et surtout les buralistes. « Mais il ne faut pas oublier que jusqu’en 2002, ce sont les Italiens qui allaient acheter leur tabac en France. A l’époque, c’était moins cher là-bas. »

NOTRE DOSSIER SUR LE TABAC

Leurs collègues des Alpes-Maritimes avaient alors le sourire. Depuis qu’ils ont perdu des clients, le ton a évidemment changé et la perspective de voir la France remonter son quota au niveau européen ne réjouit pas. « Pourquoi on ne demanderait pas à l’Europe d’aller plutôt dans le sens d’une seule cartouche partout, qui est bien de limiter la consommation, avance Pierre Romero, le président de la Fédération des buralistes dans le 06, interrogé par 20 Minutes. Avec ce qui se passe actuellement, on fait fuir des milliards d’euros [de taxes]. L’autre problème, c’est effectivement qu’il y a trop peu de contrôles avec les moyens qui sont donnés à la frontière. »

En attendant, l’antenne départementale de sa confédération a prévu de financer une campagne d’affichage pour rappeler aux contrevenants à quoi ils pourraient s’exposer. Au moins, dans les textes. Elle prépare aussi la transformation du métier. Une convention a été signée ce jeudi avec la CCI Nice Côte d’Azur pour faire progressivement « évoluer les professionnels en "commerçant d’utilité locale" aux multiproduits et services ».

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