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NOUVELLE VERSION (2/7)De la politique aux fromages, la reconversion « spectaculaire » d’Audrey

« Je me sens ovni dans le monde des reconvertis », confie Audrey, ex-assistante parlementaire devenue fromagère

NOUVELLE VERSION (2/7)Durant toute la semaine, 20 Minutes dresse le portrait de femmes et d’hommes qui ont tout plaqué pour entreprendre ou changer de vie
Audrey Emery a ouvert sa laiterie marseillaise juste avant le confinement.
Audrey Emery a ouvert sa laiterie marseillaise juste avant le confinement. - C. Delabroy/20 Minutes / C. Delabroy/20 Minutes
Caroline Delabroy

Caroline Delabroy

L'essentiel

  • Selon l’étude de janvier 2023 de l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie), quatre Français sur dix ont envie d’une reconversion professionnelle – deux sur dix l’ont déjà fait – et pour plus d’un tiers d’entre eux, cela passe par la création de leur propre boîte.
  • Pourtant, toujours selon l’Adie, peu franchissent le pas. Mais ce n’est pas le cas d’Audrey, Laura ou Jean-Michel, des Français que 20 Minutes a rencontrés et qui, eux, ont complètement changé de vie.
  • Dans le deuxième numéro de sa série « nouvelle version », 20 Minutes dresse le portrait d’Audrey, assistante parlementaire devenue fromagère au sein de sa laiterie marseillaise.

«Je pensais que c’était une blague, elle est pleine d’humour Audrey. » Si sa consommation personnelle de fromages a toujours amusé ses proches, peu imaginaient que la jeune femme, qui travaillait comme assistante parlementaire, en ferait son nouveau métier. Et pourtant. Deux mois avant le confinement, Audrey Emery a ouvert sa laiterie, dans le quartier Saint-Victor à Marseille. « Je trouve que cela fait totalement sens en vrai », souligne à présent son amie Zohra Ziane.

Toutes deux se sont connues à la mairie d’Asnières-sur-Seine, lorsque cette ville de la petite couronne parisienne est passée à gauche aux municipales de 2008. Zohra est jeune élue, Audrey fait ses premiers pas en communication politique.

« Faire de la pédagogie et expliquer ce que l’on fait avec l’argent public, ce n’est pas rien, c’est de la transparence », sourit Audrey, à mille lieues aujourd’hui de l’univers des cabinets. Sous ses gestes sûrs, la crème au chocolat (délicieuse) prend forme dans son laboratoire de la Laiterie marseillaise. En ajoutant un à un le lait, le sucre, le beurre, le chocolat (on n’est plus bien sûr de l’ordre), sourcés local et bio, Audrey raconte avec plaisir les ingrédients de sa reconversion professionnelle.

« Servir à quelque chose »

« Je me sens ovni dans le monde des reconvertis », témoigne-t-elle. Souvent, les gens vont vers un nouveau métier par quête de sens. Ce n’est pas le cas d’Audrey, qui a baigné dès le plus jeune âge dans une famille engagée. « Servir à quelque chose » est chez elle une obsession. Alors quand l’élu pour lequel elle travaille à Asnières gagne aux législatives de 2012, elle veut le suivre. Etant aussi novice à l’assemblée, il lui conseille de plutôt s’adresser au député de Château-Neuf-les-Martigues, sa ville natale. Elle postule, et son profil mêlant connaissances du terrain local et parisien convainc.

« En bonne provinciale, l’Assemblée me faisait rêver, confie-t-elle, les yeux qui pétillent toujours à cette évocation. C’est le cœur battant de la République, là où l’on vote les lois et on change la vie des gens. »

Aujourd’hui directeur de cabinet à la Mairie de Paris, Michel Gelly-Perbellini se souvient de leur rencontre au parlement : « Elle voulait à tout prix me convaincre qu’il fallait que ma députée signe un amendement. Elle est venue bille en tête, avec l’obligation de résultat plus que de moyen. On ne peut pas lui dire non ! » Audrey gravit les échelons, jusqu’à devenir assistante parlementaire de la vice-présidente de l’assemblée Sandrine Mazetier.

« On avait un problème de blaireau. »

De l’Assemblée nationale, elle garde le souvenir de batailles homériques, sur Hadopi, sur la création du Parquet national financier, et aussi l’interdiction des pesticides tueurs d’abeilles : « On l’a voté à trois heures du matin. On avait un problème de blaireau. Est-ce que l’on catégorisait comme nuisible ou pas ? On a débattu pendant des heures. On ne l’avait pas vu venir, on pensait avoir tout bordé avec les chasseurs, la FNSEA. »

La fatigue gagne. « Il fallait se battre même pour avoir une salle de réunion, cela me rendait dingue. ». Lorsque sa députée perd aux législatives de 2017, Audrey accuse le coup. « C’est très violent. On a deux jours pour dégager, dire au revoir à notre lieu de travail, aux collègues de bureau avec qui on a été pendant cinq ans. »

La Laiterie Marseillaise a ouvert en 2020 dans le quartier de Saint-Victor
La Laiterie Marseillaise a ouvert en 2020 dans le quartier de Saint-Victor - La Laiterie Marseillaise

A la première séance de son (court) bilan de compétences, elle arrive catastrophée. « Mon métier me passionne, dit-elle à son interlocutrice. Je ne sais faire que ça et je ne veux faire que ça, mais je n’ai plus l’énergie pour ça. » « Elle m’a fait raisonner en termes de valeurs, l’engagement, la consommation raisonnée, le rapport à l’environnement, et là tout de suite cela m’a fait me rendre compte qu’elles étaient transposables à d’autres métiers. Le champ des possibles devenait énorme. » Le souvenir des vacances en famille à découvrir les bons petits producteurs locaux agit comme une madeleine de Proust. L’amour du Saint-Nectaire et de la brousse du Rove aussi.

Une formation d’un an pour apprendre l’art de la crèmerie-fromagerie et la voilà, à presque 35 ans, de retour dans le Sud. Avec un projet de boutique, mais aussi de fabrication de ses propres fromages et desserts, qu’elle conçoit en rémunérant les producteurs de lait à leur juste valeur. « Elle a fait une reconversion spectaculaire », admet Michel Gelly-Perbellini, qui a mis du temps à se laisser convaincre du bien-fondé du projet : « Je me demandais si les Marseillais allaient manger du fromage. » « Elle a recréé toute une tribu autour d’elle, comme à l’assemblée », observe-t-il. Audrey ne concevait pas autrement sa reconversion. « Je ne me serais pas épanouie s’il n’y avait pas eu cette continuité », conclut-elle.

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