20 Minutes : Actualités et infos en direct
vocabulaireNe dites plus règlement de comptes, dîtes « narchomicide »

A Marseille, les « narchomicides » ont remplacé les règlements de comptes

vocabulaireMot-valise formé par la contraction de narcotrafiquant et d’homicide, le terme de « narchomicide », forgé par la procureure de la République de Marseille, convient mieux à la réalité actuelle que le terme de règlement de comptes
Marseille est empêtrée dans une spirale de violence entre clans de narcotrafiquants qui a déjà tué cette année 42 personnes, et blessé 109 autres (illustration)
Marseille est empêtrée dans une spirale de violence entre clans de narcotrafiquants qui a déjà tué cette année 42 personnes, et blessé 109 autres (illustration) - FREDERIC MUNSCH/SIPA / SIPA
Alexandre Vella

Alexandre Vella

L'essentiel

  • «Narchomicide », mot-valise contraction de narcotrafiquant et d’homicide, a été employé pour la première fois dans un communiqué datant du 31 août par Dominique Laurens, procureure de la République à Marseille.
  • « Le règlement de comptes a une signification en termes policiers. On n’est pas véritablement dans la notion de règlement de comptes, mais vraiment sur des homicides liés au narcobanditisme », a expliqué ce mercredi la procureur.
  • Et à Marseille, « narchomicide » décrit effectivement mieux la spirale de violence entre clans de narcotrafiquants qui a déjà entraîné la mort 42 personnes cette année.

Les mots sont la matière première de la pensée. Et un nouveau mot permet logiquement de nouvellement penser une situation. C’est le cas à Marseille, où 42 personnes ont trouvé la mort et 109 autres ont été blessés dans une spirale de violence entre clans de narcotrafiquants. Ces chiffres effacent déjà le sinistre « record » de 2022 et ses 31 morts. Un niveau de violence jamais atteint à Marseille pourtant malheureusement coutumière des règlements de comptes depuis les années 1980.

Et dans son dernier communiqué de presse, relatif à la mort d’un jeune homme de 23 ans abattu à la cité des Rosiers le 31 août dernier, que Dominique Laurens, la procureure de la République de Marseille, a donc dégainé le terme de « narchomicide ».

Un terme plus approprié que celui de « règlement de comptes »

Mot-valise formé par la contraction de narcotrafiquant et d’homicide, « narchomicide » vise à forger un terme plus approprié que celui de « règlement de comptes ». « Le règlement de comptes a une signification en termes policiers. On n’est pas véritablement dans la notion de règlement de comptes, mais vraiment sur des homicides liés au narcobanditisme. Les victimes sont vraiment simplement des gens qui sont sur des points de stupéfiants. Ils ne sont pas visés pour leur participation spécifique aux trafics, mais parce qu’ils sont là simplement », a expliqué mercredi matin Dominique Laurens sur France Info. Preuve en est, ce jeune tué aux Rosiers, et qui, selon les éléments de l’enquête communiqués par le parquet, était « originaire du centre de la France (…), condamné pour des faits de droit commun et inconnu sur le plan judiciaire à Marseille ». Venu « charbonner » dans le sud de la France, ce fut pour ce « jobber » apparemment sans envergure dans la hiérarchie des trafics de stupéfiants un aller sans retour. Un profil de victimes que les enquêteurs retrouvent de plus en plus souvent dans la cité phocéenne.

La dimension très politique du choix des mots

Rappelons qu’à la fin de l’année 2022, la police avait déjà cessé de parler de règlement de comptes en constatant des victimes de plus en plus jeunes mortes dans ce qui s’apparente davantage à des opérations d’intimidation que d’élimination ciblée. Des actions « à l’aveugle » qui conduisent à la mort d’adolescents. Comme Rayanne, 14 ans, abattu d’une rafale de kalachnikov à l’entrée de son quartier des Marronniers.

Le chercheur David Weinberger, spécialiste des marchés de la drogue, bat froid l’engouement généré par ce nouveau mot plutôt marquant. Les terminologies ne sont intéressantes que si elles sont issues « du Code pénal ou bien recouvre un concept opératoire. Elles peuvent être intéressantes à déconstruire aussi… » Et d’aborder la dimension très politique du choix des mots. Dans les années1990, « le terme de ''narcoterrorisme'' a été créé par le président du Pérou qui voulait obtenir une aide américaine parce que les narcotrafiquants, y compris pour des raisons soicaux-économiques s’en prenaient aux forces de l’ordre », rappelle ainsi notre expert. « Dans le cas de Marseille, il faudrait étudier en profondeur les relations victimes-auteurs », ajoute David Weinberger qui assure toutefois faire « confiance aux magistrats qui ont accès aux procédures et à leur sens pratique ».

En 2016, Anne Kletzlen, chercheuse en droit et sociologie à l’université Paul Cézanne (Aix-Marseille III), avait justement mis l’accent sur ces relations victimes-auteurs. « On peut montrer les fonctions des homicides entre malfaiteurs et souligner que, comme les homicides en général, les règlements de comptes constituent des crimes de proximité historiquement et socialement situé », avait avancé l’autrice de Bandits contre Bandits sur les règlements de comptes à Marseille au cours des années 2000.

Tout sur les règlements de comptes à Marseille

Et pour mesurer la différence ténue entre règlements de comptes et « narchomicides », ne faudrait-il donc pas attendre que les premiers procès pour les assassinats de ces dernières années se tiennent ? C’est ici qu’il serait alors possible de constater que le profil des tueurs a changé, devenus à la fois plus jeunes [à l’image de Mattéo, 18 ans, mis en examen au printemps pour deux assassinats] et « moins professionnels ». Exit les opérations menées minutieusement, avec balisage du véhicule des cibles, repérage et surveillance, comme cela a été dernièrement démontré lors du procès d’assises du règlement de comptes commis sur l'A55 en février 2017.

Sujets liés