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Fake offPourquoi des théories farfelues séduisent toujours

Pyramides, civilisation disparue… Pourquoi des théories farfelues séduisent toujours

Fake offPour les journées européennes de l’archéologie, « 20 Minutes » décrypte la popularité de ces « mythes contemporains », comme l’analyse l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec
Les pyramides du plateau de Gizeh, en Egypte, le 1er mai 2023.
Les pyramides du plateau de Gizeh, en Egypte, le 1er mai 2023. - CHINE NOUVELLE/SIPA / Sipa
Emilie Jehanno

Emilie Jehanno

L'essentiel

  • Sur les réseaux sociaux ou dans certains documentaires, les fausses informations peuvent aussi se piquer d’archéologie et continuent de se propager, malgré les réfutations.
  • Avec l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec et l’historien Alexis Seydoux, membre de l’association de lutte contre la désinformation en histoire, histoire de l’art et archéologie, « 20 Minutes » analyse les ressorts de cette popularité.

Des théories qui paraissent loufoques sur les savoirs cachés des pyramides ou la disparition d’une civilisation avant la nôtre : sur les réseaux sociaux ou dans certains documentaires (poke Netflix), les fausses informations peuvent aussi se piquer d’archéologie. Pour les journées européennes de l’archéologie qui ont lieu du 16 au 18 juin 2023, 20 Minutes décrypte le succès de ces « mythes contemporains », comme le perçoit l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec, directeur de recherche émérite à l’Institut des mondes africains (CNRS).

  • Le récit d’une civilisation qui aurait existé avant la nôtre

Un cataclysme avant l’ère glaciaire aurait fait disparaître une civilisation avancée il y a des milliers d’années. Cette thèse, qu’aucune preuve archéologique ne soutient, a été racontée par l’écrivain britannique Graham Hancock dans A l’aube de notre histoire sur Netflix, au grand dam des archéologues qui ont dénoncé une « désinformation ».

Ce récit de la civilisation disparue est « celui qui fonctionne le plus », estime Jean-Loïc Le Quellec, auteur de Des Martiens au Sahara, deux siècles de fake news archéologiques (Editions du Détour). « C’est l’histoire autour de l’Atlantide et des variantes qui peuvent s’y raccrocher, poursuit-il, c’est-à-dire que nous avons été précédés par une grande civilisation qui a sombré, qui était infiniment supérieure à la nôtre et qui ne nous a pratiquement rien légué, à tel point que les archéologues ne s’en aperçoivent pas. » Un des premiers ouvrages reprenant ce mythe de l’Atlantide et d’une civilisation disparue après un déluge a été publié dans les années 1880 par l’écrivain américain Ignatius Donnelly.

Deux grands récits pseudo-archéologiques se rapprochent dans ce champ : celui de la civilisation avancée et celui des extraterrestres, souligne, de son côté, Alexis Seydoux, historien et archéologue, spécialiste des mondes anciens et médiévaux et membre de l’association de lutte contre la désinformation en histoire, histoire de l’art et archéologie (ALDHHA). « Celui sur la civilisation avancée est fondé sur le catastrophisme, sur l’idée que la Terre a connu des catastrophes importantes et que la civilisation ancienne a été détruite par un cataclysme, le déluge, etc., détaille-t-il. Le second, c’est [l’auteur] Erich von Däniken qui l’a mis en place dans les années 1960-1970, c’est l’idée que des extraterrestres ont transformé l’homme, l’ont cloné et modifié. C’est plus récent et ça arrive au moment où on commence à penser à l’espace. »

  • « Une archéologie romantique » face à la méthode scientifique

Pourquoi un tel succès ? Pour Alexis Seydoux, ces récits, un « grand classique » permettent de donner « une explication simple et globale à des questions légitimes d’histoire ». Jean-Loïc Le Quellec l’analyse comme faisant partie des « mythes contemporains », c’est-à-dire une histoire que l’on se raconte pour donner du sens.

« Malgré les nombreuses réfutations, ces récits se diffusent et sont toujours les mêmes, il y a rarement des nouvelles fake news. Pourquoi ça fonctionne ? La seule raison, c’est que ça joue le rôle d’un mythe contemporain, souligne l’anthropologue. Ce sont des récits qui utilisent des éléments de l’archéologie, qui n’ont pas du tout de prétention à la démonstration, mais à donner une raison d’être aux choses. »

C’est ce qu’il appelle « l’archéologie romantique » : l’interprétation préexiste à toute recherche des faits (ex : une civilisation avancée a disparu) et les « archéologues romantiques » vont chercher les « preuves » de leur thèse. C’est le contraire de la démarche de l’archéologue, qui à partir d’un minutieux travail de récolte de données, des faits, va procéder par démonstration pour affirmer une thèse, qui sera débattue par d’autres chercheurs et pourra permettre (ou pas) d’obtenir un consensus historique en fonction de l’état des connaissances.

  • Les pyramides égyptiennes, monument de fascination depuis le XIXe siècle

Le parfait exemple de ce décalage, ce sont les pyramides. Elles nourrissent l’imaginaire depuis la vague d’égyptomanie du XIXe siècle, liée aux découvertes archéologiques justement. C’est aussi à cette époque que beaucoup de faux objets ont circulé, ce qui a poussé les archéologues à développer des techniques, une méthode scientifique pour contrer ces faux.

Alors, qu’est-ce qui permet aux égyptologues d’affirmer avec certitude que les pyramides sont des tombeaux ? « Tout d’abord, on y a retrouvé des restes de momies, détaille l’historien Alexis Seydoux. Des textes dans ces pyramides expliquent bien qu’on a affaire à des Livres des morts, comment le défunt va devoir traverser les épreuves pour obtenir l’au-delà, il y a également un grand nombre de structures archéologiques autour des pyramides qui sont liées au funéraire. Enfin, des textes extérieurs aux pyramides expliquent qu’elles servent aux défunts. »

La contestation principale repose sur l’idée que les pyramides ne sont pas des tombeaux, mais autre chose. Alexis Seydoux distingue trois récits pseudo-archéologiques : celui d’une autre civilisation qui aurait construit ces pyramides, « car c’est tellement compliqué à faire que c’est forcément une autre civilisation qui l’a faite, alors que c’est techniquement très simple, mais que cela demande des moyens financiers », note-t-il. La Révélation des pyramides, un documentaire sorti en 2010, a popularisé cette théorie, entre autres, en France. Une fausse information encore relayée en 2019 par le youtubeur Squeezie et que nous avions analysé.



Le deuxième récit porte autour des savoirs cachés dans les pyramides. « Il y a là beaucoup de numérologie : dans la pyramide se cacherait des nombres merveilleux, pi, le nombre d’or, les dimensions de la Terre. On est dans de la corrélation hasardeuse », poursuit l’historien. Enfin, des technologies avancées se trouveraient aussi dans les pyramides. « Ce serait une centrale électrique, une antenne pour appeler les extraterrestres, il y a aussi des théories liées aux savoirs futurs, la pyramide serait un livre qui permet de comprendre le futur. Aucune d’entre elles ne tient, toutes sont liées à des interprétations très illusoires et très hasardeuses de la connaissance », souligne-t-il.

Par exemple, sur l’électricité, revenue sur le devant de la scène avec Maître Gims, cette hypothèse se base sur un livre de Gruais et Mouny, publié en 1992. « Ces deux pseudo-chercheurs ont indiqué que la forme de l’ankh (la croix de vie égyptienne) ressemblait à une sorte de diode, donc, c’est une diode, ça tient sur pas grand chose », pointe Alexis Seydoux. C’est ce qu’il appelle un placage anachronique, lié à nos modes de vie. « Les gens plaquent les connaissances d’aujourd’hui sur ces sociétés du passé : aujourd’hui, on va dans l’espace, donc on pense que les monuments du passé servent à aller dans l’espace. »

En cela, les fantasmes autour des pyramides en disent plus sur nos sociétés que sur les Egyptiens de l’Antiquité. « C’est nous qui avons une fascination pour les pyramides, et l’Egypte en particulier, s’amuse Jean-Loïc Le Quellec. Si je veux défendre l’idée d’une grande civilisation, dotée de l’électricité, bien avant que l’on pense que ce soit possible, l’Egypte, c’est un très bon candidat ! » Les pyramides, c’est l’emblème d’une grande civilisation dans notre façon de voir le monde. « On a du mal à imaginer une grande civilisation qui ne laisse pas de grands monuments en pierre, analyse l’anthropologue, ça montre comment nous nous voyons nous-même, alors qu’on pourrait penser qu’une très grande civilisation laisse des monuments de culture, de tradition orale, de poésie… »

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