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INTERVIEWLa Gironde prudente mais « plus sereine » face au risque incendie

Incendies en Gironde : « Une partie des enseignements a été tirée » pour le président du département

INTERVIEWLe président du conseil départemental de la Gironde, Jean-Luc Gleyze (PS), dresse l’état des lieux, presque un an après les grands incendies dans le département
Jean-Luc Gleyze, président du conseil départemental de la Gironde
Jean-Luc Gleyze, président du conseil départemental de la Gironde - Mickaël Bosredon / 20 Minutes
Mickaël Bosredon

Mickaël Bosredon

L'essentiel

  • Durant l’été 2022, environ 30.000 hectares de forêt ont brûlé en Gironde, notamment dans le sud du département.
  • Il y a quelques semaines, le gouvernement a annoncé le déploiement de moyens aériens positionnés dans le département pour l’été 2023.
  • Le président du département, Jean-Luc Gleyze, se réjouit de ces annonces, mais regrette que « les réponses et les solutions [apportées par le gouvernement] ne [soient] pas allées au bout »

Originaire du sud de la Gironde et président du Service départemental d’incendie et de secours (Sdis) en sa qualité de président du conseil départemental, Jean-Luc Gleyze a été l’un des élus en première ligne durant les incendies de 2022, qui ont ravagé 30.000 hectares de forêt dans le département, notamment autour de Landiras. A l’approche de la saison estivale, qui va être surveillée de très près, l’ancien maire de Captieux dresse un bilan de la situation pour 20 Minutes, alors qu’il vient de publier un ouvrage, Après le feu, sur ces événements.

Presque un an après les incendies de l’été 2022 en Gironde, comment abordez-vous la saison estivale qui approche ?

J’aborde l’été à venir avec énormément d’humilité et de prudence. Les conditions, météorologiques notamment, semblent plus favorables comparé à ce que nous avons connu à la même période l’an passé. Néanmoins, quelques semaines de chaleur intense et de sécheresse peuvent très vite modifier la donne. Mais ce qui a changé fondamentalement par rapport à l’été dernier, ce sont les enseignements qui ont été tirés de ces incendies, même s’il a fallu attendre une prise de conscience de la part du gouvernement et fortement réclamer des moyens supplémentaires. Nous avons un premier hélicoptère bombardier d’eau qui est arrivé en Charente-Maritime, et cinq avions qui devraient arriver au 1er juillet prochain à Bordeaux-Mérignac : quatre Air Tractor, qui sont des avions légers permettant de larguer de l’eau, et un Dash, avec la possibilité de larguer du retardant. Nous savions qu’il serait compliqué d’avoir des Canadair sur site en permanence au regard du parc existant en France, en revanche, cette réponse nous permet d’envisager la saison plus sereinement. Quand on regarde la vidéo du feu de Landiras, en dix minutes, l’incendie avait déjà atteint la cime, il aurait fallu une intervention aérienne très rapide pour essayer au moins de le juguler, si ce n’est de le coiffer.

Dix minutes, c’est quand même extrêmement rapide. Ces moyens aériens, s’ils avaient été sur site l’an passé, auraient-ils réellement permis de changer la donne ?

Un incendie, c’est comme une crise cardiaque : il faut agir dans les dix-quinze premières minutes. Si les avions étaient intervenus dans ce laps de temps, peut-être le feu n’aurait-il pas été entièrement maîtrisé, mais il aurait été probablement ralenti.

Qu’en est-il des moyens terrestres, sachant que des véhicules ont été sérieusement endommagés par les incendies ?

Plus de la moitié du parc roulant du Sdis de la Gironde a été endommagée par les incendies. Aujourd’hui, environ 85 % ont été réparés, majoritairement les camions nécessaires à la défense contre les incendies. Surtout, nous avons obtenu de l’Etat le financement de 42 camions de lutte contre les incendies, trois drones et leurs véhicules, et de caméras de vidéosurveillance, qui seront installées sur les pylônes, décision qui avait été prise avant les incendies, mais que nous allons pouvoir déployer plus vite. Nous installons huit caméras cette année, et quatorze dans la foulée pour un déploiement complet à l’été 2024.

Du matériel qui va donc permettre de travailler en amont des incendies, car la détection est évidemment très importante pour une lutte efficace ?

Bien sûr. La vidéosurveillance permet d’avoir une plus grande fiabilité par rapport à l’œil humain, et elle a en plus une capacité à observer en nocturne via l’infrarouge. Elle permet de repérer des fréquentations anormales du massif. Avec les patrouillages qui seront organisés par la gendarmerie, la DFCI [Défense de la forêt française contre les incendies] et l’ONF [Office national des forêts], nous pourrons ainsi détecter plus facilement les responsables en cas de départ de feu. Les drones renforceront cette capacité de surveillance, et peuvent aussi nous permettre un repérage préalable des incendies, sans avoir forcément à envoyer des moyens humains lorsqu’il y a des difficultés pour accéder…

Concernant la mise en place de la « météo des forêts », annoncée par le gouvernement, êtes-vous satisfait de cet outil supplémentaire ?

Il s’agira d’une météo de type « météo plage » ou « météo neige », c’est-à-dire une météo qui sensibilise le grand public à un risque incendie. C’est une bonne chose, mais ce n’est pas une météo qui nous permettra de déclencher plus facilement des moyens complémentaires, notamment les Canadair, que nous pouvons solliciter 48 heures avant la prévision d’un risque sévère d’incendie. Nous n’avons donc pas de météo supplémentaire, qui nous permette justement de garantir le déclenchement de ces Canadair suffisamment tôt.

Le constat que vous dressez des moyens obtenus depuis l’été dernier est tout de même mitigé, diriez-vous que tous les enseignements ont été tirés des incendies de 2022 ?

Une partie des enseignements a été tirée, mais les réponses et les solutions ne sont pas allées au bout. Sur les Canadair, le ministre de l’Intérieur a quand même annoncé la volonté d’installer une base sur le littoral ouest, ce qui est vague. La Gironde est le bon territoire pour accueillir cette base Canadair, parce que nous avons une expertise en matière de maintenance d’avions, au travers de l’AIA [Atelier industriel de l’aéronautique]. Or, le sujet des Canadair, c’est notamment de pouvoir leur apporter une maintenance nocturne de manière à ce qu’ils soient opérationnels le lendemain. Il y a également eu l’annonce de la création d’une unité de Sécurité civile, pour laquelle la ville de Libourne est candidate pour l’accueillir, et je la soutiens dans cette démarche.

Il y a aussi la question de l’aménagement de la forêt, qui contribue aussi à la prévention en amont, qu’en attendez-vous ?

La difficulté de la forêt des Landes de Gascogne, c’est que c’est une forêt de production. Elle doit trouver son équilibre entre son modèle économique et sa capacité de résilience, ce qui passe notamment par la diversification des essences. Il faut une prise de conscience de la filière pour qu’elle replante, en plus du pin, des feuillus à certains endroits. Or, certains propriétaires forestiers sont déjà en train de replanter du pin, ce qui n’est pas bon, notamment d’un point de vue sanitaire. Si on replante sans attendre la purge sanitaire nécessaire sur les terrains, nous pouvons nous retrouver à nouveau en difficulté, avec des arbres qui vont mourir des attaques parasitaires, bien plus que des incendies.

Concernant l’entretien de la forêt, notamment dans les secteurs habités, va-t-il falloir des évolutions réglementaires ?

Il y a une prise de conscience d’un certain nombre d’habitants qui vivent dans la forêt, et qui se rendent compte du danger qu’elle représente, même si je suis toujours inquiet de l’amnésie collective qui peut regagner les esprits très vite. Je pense que la loi sur les obligations légales de débroussaillement est mal faite, car elle fait porter la charge de la faute au propriétaire de la maison, puisque c’est lui qui doit débroussailler à 50 mètres, voire à 100 mètres, autour de sa maison. J’estime qu’elle devrait être répartie avec le propriétaire forestier.

Quid des projets de parc photovoltaïque en pleine forêt, dont certains sont prévus en Gironde ?

Je suis clairement contre le fait de couper de la forêt pour installer des parcs solaires, type Horizeo. En revanche, je remarque que durant les incendies de 2022, une centrale photovoltaïque a brûlé, une autre a servi de zone d’appui aux pompiers. Une centrale bien entretenue peut-elle donc permettre de contrecarrer le feu ? Si on doit créer des pare-feu, est-ce qu’une centrale photovoltaïque, plutôt en longueur sur 300 ou 400 mètres, peut être judicieuse ? C’est à examiner.



Pourquoi avoir voulu écrire un livre sur ces événements ?

J’ai vécu douloureusement ces journées, ces semaines, notamment parce que je suis natif de ce massif des Landes de Gascogne. Et je voulais rappeler qu’il y a eu beaucoup d’incendies avant. En 1949, 52.000 hectares ont été brûlés, entre 1937 et 1949, c’est 450.000 hectares… Les incendies font partie de cette forêt quoi qu’il arrive, il faut l’avoir en tête, ce qui n’empêche évidemment pas d’anticiper et de lutter contre.

Après le feu de Jean-Luc Gleyze, éd. Le bord de l’eau, 216 pages, 20 euros.

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