« Comme si on regardait des fourmis »… Ils sautent sur les toits des plus hauts immeubles du monde

VUE D’EN HAUT 1/7 Les hauteurs de nos villes fourmillent de vie et d’activité, parfois surprenantes. A Rennes, les adeptes de parkour du Wizzy Gang filment leurs exploits sur les toits avec des vidéos vertigineuses

Camille Allain
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Les membres du Wizzy Gang se plaisent à grimper sur les hauteurs des villes. Ici en haut d'une grue de 300 mètres au-dessus de Bangkok, en Thaïlande.
Les membres du Wizzy Gang se plaisent à grimper sur les hauteurs des villes. Ici en haut d'une grue de 300 mètres au-dessus de Bangkok, en Thaïlande. — F. Orain/Wizzy Gang
  • Ils sont peu visibles au quotidien, celui du rez-de-chaussée. Pourtant, des hommes et femmes évoluent chaque jour, pour se loger, travailler ou s’amuser, dans les hauteurs de nos villes.
  • 20 Minutes vous raconte leurs histoires en sept épisodes publiés cette semaine.
  • Aujourd’hui, zoom sur les adeptes de parkour de l’extrême du Wizzy Gang, un collectif né à Rennes qui a voyagé en Asie pour voir les villes d’en haut.

Leur passion les emmène de plus en plus haut pour des aventures vertigineuses. Adeptes du parkour, les membres du Wizzy Gang vouent une véritable fascination pour la hauteur et le vide. Fondé à Rennes par une poignée de potes, le collectif s’est offert un incroyable voyage de cinq mois pour se frotter à ce qui se fait de mieux dans la course à la hauteur : l’Asie. De Hong-Kong à Bangkok en passant par Ho Chi Minh, le gang a exploré les toits des gratte-ciel pour échapper au bouillonnement permanent de ces cités qui ne dorment jamais. A leur retour à Rennes, les gars du Wizzy Gang avaient l’impression que la capitale bretonne était soudainement devenue toute plate. C’est perché sur le toit de l’ancien Antipode, où ils ont démarré il y a sept ou huit ans, que 20 Minutes a rencontré Jérémy, Louis, Félix et Romain pour évoquer leur vision de la ville « vue d’en haut ». Attention, sensations.



Ce mardi pluvieux de mai, ils avaient sorti une échelle pour atteindre le toit de l’ancienne salle de concert rennaise. Pas pour eux, mais pour moi. « On a démarré nos premières grimpes ici. Je ne dirais pas que ça nous faisait peur, mais ça nous paraissait parfois un peu haut », se souvient Romain, 22 ans. Lui, comme ses potes, en rigole aujourd’hui, tellement le petit bâtiment de deux étages paraît anecdotique. « La hauteur, elle te permet surtout de savoir de quoi tu es capable. Elle te donne un challenge. Tu vas plus haut pour voir jusqu’où ton corps et ton esprit sont capables d’aller », ajoute Louis, tout juste 20 ans. Quand il était ado, il avait maté le documentaire « Roof culture Asia ». Le film montrant les exploits de la team Storror est considéré comme l’une des références de l’exploration urbaine et montre des énormes sauts à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol. « Quand j’ai vu ce film, je m’étais dit que jamais je ne ferai ça. Au début, la hauteur, je n’aimais pas ça. »


Le « roof gap » consiste à sauter entre deux toits au-dessus du vide. Un exercice qui demande beaucoup de préparation et d'entraînement.
Le « roof gap » consiste à sauter entre deux toits au-dessus du vide. Un exercice qui demande beaucoup de préparation et d'entraînement. - F. Orain/Wizzy Gang


Lors du séjour à Hong-Kong, le garçon a pourtant reproduit l’un des sauts mythiques de ses maîtres, où le moindre faux pas lui aurait été fatal. « Le vide, il faut en être conscient, poursuit Louis. Il ne faut pas en faire abstraction parce qu’il est là. Mais il ne doit pas te bloquer. Par contre, si tu as le moindre doute, il ne faut pas le faire. Il faut être humble avec la hauteur. »

« Tu exploses, comme une cocotte-minute »

Sur le fond, le garçon a entièrement raison. Peu importe que vous soyez à 25 mètres ou 250 mètres de haut, en cas de raté, le résultat sera fatalement le même. « L’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage », pouvait-on entendre dans le mythique film « La haine » sorti en 1995. « Avant le saut, tu te concentres tellement que tous tes sens sont tournés vers ça, continue son pote Romain. Tu n’entends plus et tu ne vois plus ce qu’il se passe autour. C’est comme si ta vision se rétrécissait. Parfois, tu imagines le pire. Mais à force d’y penser, tu es plus serein, comme si tu avais analysé toutes les possibilités. Et après le saut, tu exploses, comme une cocotte-minute. Ça te libère d’un coup. »

Ils n’ont pourtant pas véritablement grandi avec la hauteur. Rennes, leur premier terrain de jeu, n’est pas une ville réputée pour ses toits. Il faut dire qu’en dehors des Horizons et de l’Eperon, la capitale bretonne ne compte que peu de grandes tours. « Depuis qu’on est rentrés, tout me paraît tout petit ici. Alors que la première fois où on est montés en haut des Horizons, on était fous, on voyait tout », se souvient Jérémy. Lui assure qu’il souffre quand même d’un vertige « étrange » : « Je peux grimper une grue à mains nues, mais je ne peux pas marcher sur une poutre au-dessus du vide. Je crois que chacun a un rapport différent au vide. L’important, c’est de garder la conscience du danger. » D’autant que le vide n’est pas le seul risque à prendre en compte. A Hong-Kong, les grimpeurs fous ont été placés en garde à vue et ont passé un mois en liberté conditionnelle. L’un d’entre eux avait déjà été expulsé de Thaïlande, après un séjour en prison, pour avoir grimpé sur une antenne.


Tout le monde ne réagit pas de la même manière face au vide et à la hauteur. Les membres du Wizzy Gang s'y accommodent bien. Et vous ?
Tout le monde ne réagit pas de la même manière face au vide et à la hauteur. Les membres du Wizzy Gang s'y accommodent bien. Et vous ? - F. Orain/Wizzy Gang

Dans le tumulte des mégalopoles, les petits Bretons du Wizzy Gang ont passé un temps énorme sur Google Earth pour repérer les toits capables de les accueillir pour leurs gros « roof gap », qu’ils mettent en scène sur leur chaîne YouTube. Mais ils ont surtout cherché à s’élever pour « respirer » et sortir de l’agitation de ces villes géantes, auxquelles ils ne sont pas habitués. « La hauteur, c’est presque spirituel, c’est comme une méditation, explique Jérémy. Parfois, tu as un peu peur quand tu es en haut d’une grue. Et puis tu t’habitues, tu prends confiance. » « Tout est tellement grand que tu ne vis plus horizontalement, tu vis verticalement, ajoute Romain. Tu as une vision d’un monde que tu ne vois pas d’en bas. Quand tu es là-haut, tu es dans un monde à part. Tu n’as plus les bruits de la rue, les klaxons, les voitures. Tu observes la ville autrement. C’est comme si on regardait des fourmis. »


L'équipe du Wizzy Gang a passé cinq mois en Asie pour filmer ses exploits en haut des toits des plus hauts immeubles.
L'équipe du Wizzy Gang a passé cinq mois en Asie pour filmer ses exploits en haut des toits des plus hauts immeubles. - F. Orain/Wizzy Gang

Photographe de la bande, Félix s’est peu à peu spécialisé dans l’escalade urbaine. Frileux à l’idée de grimper la façade d’un petit immeuble il y a quelques années, le jeune Rennais est désormais capable de grimper sur une grue verticale de 250 mètres de haut rien que pour claquer des images folles de la ville.

« Mon premier réflexe quand je suis en ville, c’est de prendre de la hauteur pour avoir de l’air. Quand je vais à Paris quelques jours, il faut toujours que je grimpe pour respirer, pour m’échapper. D’en haut, tu as l’impression que les petits problèmes du quotidien sont moins importants. Tu prends du recul, tu relativises. C’est comme une libération ».

En tentant des sauts de plus en plus difficiles, le Wizzy Gang sait qu’il prend plus de risques. Mais tous ces garçons que l’on pourrait penser casse-cou sont en fait bien lucides de leurs capacités. Très entraînés, ils passent énormément de temps à préparer chaque figure. A ceux qui leur disent qu’ils n’ont peur de rien, les garçons répondent en souriant. « Chacun a ses peurs. Nous, on aime la vie, on n’a pas envie qu’elle s’arrête. Quand tu es en hauteur, tu la vis encore plus intensément, tes émotions sont décuplées », conclut Louis.