Bibliothèques : De plus en plus de villes parient sur la gratuité des prêts, pour quel bilan ?

LECTURE La gratuité des inscriptions s’impose petit à petit dans le paysage français, en particulier depuis le Covid-19. Mais des grandes villes résistent encore au mouvement

Frédéric Brenon
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Les inscriptions dans les bibliothèques nantaises sont gratuites depuis mai 2021.
Les inscriptions dans les bibliothèques nantaises sont gratuites depuis mai 2021. — F.Brenon / 20 Minutes
  • De plus en plus de métropoles ont décidé la gratuité pour l’inscription à leur réseau de bibliothèques et médiathèques.
  • La gratuité a un effet positif sur la lecture publique, fortement concurrencée par les smartphones et plateformes numériques.
  • Des grandes villes refusent toujours la gratuité, le plus souvent par crainte d’un manque de recettes ou de mauvais comportements.

Bordeaux, Lille, Nice, Marseille, Rennes, Le Havre, Le Mans, Tours, Dijon, Paris*… Ces villes n’ont pas la même couleur politique mais ont toutes fait le même choix : rendre gratuites les inscriptions à leurs bibliothèques et médiathèques municipales. Car si la loi stipule que l’entrée dans ces lieux publics consacrés à la lecture et aux cultures ne peut être payante, il n’en est pas de même pour les emprunts de documents. La tarification est fixée librement par les communes. Or, depuis quelques années, en particulier depuis le Covid-19, de plus en plus de maires ont décidé de faire sauter cet obstacle.

« On a bien vu pendant la crise que le livre avait suscité un regain d’intérêt, que l’accès à la lecture était un enjeu important. Et le simple fait de payer pour s’inscrire pouvait être un frein auprès d’une catégorie de public », explique Michel Cocotier (PS), conseiller municipal de la ville de Nantes, laquelle s’apprête à fêter le deuxième anniversaire de la gratuité de son réseau de bibliothèques. « On s’est aperçu qu’il y avait un décrochage chez les adolescents et les jeunes adultes. La gratuité est clairement un outil pour les faire revenir », justifie Lucille Lheureux (EELV), adjointe au maire de Grenoble, où la mesure est effective depuis 2019, y compris pour son artothèque.

« Même si les abonnements n’étaient pas chers, c’était peut-être déjà trop pour certains. Les bibliothèques sont des lieux tellement importants qu’il ne faut pas qu’il y ait le moindre frein », confirme Pascal Labelle (LR), adjoint au maire de Reims, qui a pris la même décision en 2020.

« Il y a eu à chaque fois un effet vertueux »

La prise de conscience de départ est donc souvent la même. Mais la gratuité des inscriptions a-t-elle réellement porté ses fruits ou non ? « Oui, de toute évidence », affirme l’association des bibliothécaires de France (ABF) qui avance une augmentation moyenne de 40 % des inscriptions un an après la gratuité. A Nantes et à Grenoble, la hausse des inscrits dépasse en effet les 30 %. A Reims, elle s’élève à 13 %. Le volume d’emprunts a également progressé, de manière moins significative toutefois. « Il y a eu à chaque fois un effet vertueux, y compris sur la fréquentation du bâtiment et la lecture sur place. La gratuité a permis de communiquer de manière positive dans un contexte où la lecture est fortement concurrencée par les smartphones et les plateformes audiovisuelles », estime Xavier Galaup, responsable advocacy de l’ABF.


Illustration d'une bibliothèque municipale. Ici à Avignon.
Illustration d'une bibliothèque municipale. Ici à Avignon. - A.Benayache/Sipa

« Ça a permis de toucher de nouveaux publics, en particulier la jeunesse. On le voit, notamment, avec la hausse importante des emprunts de BD », souligne Michel Cocotier, à Nantes. « Ça a été efficace pour enrayer la baisse de fréquentation due au Covid », complète Pascal Labelle à Reims. « La perception est très positive. Ça fait même partie des rares sujets sur lesquels on a reçu des messages de remerciements », insiste Lucille Lheureux, de Grenoble.

« Le manque à gagner est marginal »

Plusieurs grandes villes sont pourtant restées sur le modèle payant, à l’image de Lyon, Strasbourg, Montpellier, Angers, Saint-Etienne ou Cannes. A Toulouse, une réflexion est « en cours ». L’argument opposé est souvent celui du manque à gagner. « Le différentiel est marginal, de l’ordre de quelques dizaines de milliers d’euros », estime la ville de Grenoble. A Reims, la perte de recettes est évaluée à 40.000 euros par an. « Mais désormais il y a moins de saisies administratives, il n’y a plus d’encaissement. Ça libère du temps aux bibliothécaires pour exercer leur cœur de métier. Le service est plus efficient », estime Pascal Labelle, lequel précise que sa municipalité n’est pourtant « pas très fan de la gratuité en général ». « Il y avait 18 tarifs différents avant. C’est beaucoup plus simple à gérer maintenant », ajoute Michel Cocotier l’élu nantais.



L’autre argument avancé est celui du respect du matériel. « Les documents n’auraient plus de valeur s’ils sont gratuits et les gens seraient moins soigneux. En réalité, de ce qu’on observe, ça n’a pas été démontré », indique le responsable de l’ABF. « On ne voit aucun changement dans le comportement des lecteurs, ni pour les retards, ni pour les détériorations », abonde la ville de Grenoble.

L’association des bibliothécaires de France milite désormais pour que la tendance se généralise dans tout le pays. « On a sollicité des élus pour essayer de convaincre les réfractaires. Je pense que ça fait bouger un peu les lignes », considère Xavier Galaup. Elle prône aussi la « gratuité universelle », et pas seulement limitée aux habitants du territoire, comme cela se pratique à Lille ou à Nantes, par exemple.

* A Paris, les prêts de CD et DVD restent payants